PLACE AUX FEMMES

Des femmes, laïques ou religieuses, assurent le bon fonctionnement de la plupart des paroisses, de centres hospitaliers, de multiples œuvres éducatives et caritatives. Sans elles, l’institution ecclésiale cheminerait cahin-caha et la société civile se porterait beaucoup moins bien. Au Québec, les communautés religieuses féminines ont souvent joué le rôle d’agents de développement, aussi bien en milieu urbain que dans des coins éloignés, et ce dès les origines de la Nouvelle -France.

Une façon de souligner l’importance de cette contribution serait de restaurer l’ordre du diaconat pour les femmes, religieuses ou laïques. On peut imaginer aisément l’impact qu’aurait sur la vie ecclésiale l’arrivée de plusieurs centaines de diaconesses prêtes à exercer un leadership efficace, aussi bien dans les paroisses que dans des œuvres de tout genre.

Je souhaite que cette restauration trouve sa place dans le programme du pape François et s’étende à l’Eglise universelle. Cela serait plus opportun et plus fructueux que le procès d’intention que mène actuellement la Curie romaine contre quelques 55,000 religieuses américaines qu’on veut mettre sous tutelle, les soupçonnant de prises de position présumées non orthodoxes dans des débats d’ordre éthique. Place aux femmes et place à la liberté chrétienne : ce serait là un beau début pour le pape François.

L’ASTROLOGIE AU SERVICE DE L’ÉCONOMIE

« Il y a trop d’astrologues dans notre profession », de dire un jour l’éminent économiste John Kenneth Galbraith, que cite Serge Truffaut dans un éditorial remarquable intitulé Le chiffre du mal (Le Devoir, 22 avril 2013).

L’auteur décrit comment des décideurs politiques se sont inspirés d’une savante étude de deux brillants économistes américains pour imposer à l’Europe une cure d’austérité drastique qui a contribué à l’explosion du chômage et accru le nombre des pauvres, conduisant au bord de la ruine plusieurs pays, dont la Grèce. On compte désormais 26 millions de chômeurs dans l’Union européenne, 19 millions dans la zone euro dont 6 millions victimes de la cure d’austérité concoctée par des économistes qui ont joué aux astrologues. Chez les jeunes, souligne Serge Truffaut, « le nombre de sans-emploi est si élevé qu’on parle déjà d’une génération sacrifiée ». Les principaux artisans de ce dégàt : des experts qui ont utilisé une mauvaise méthode et se sont trompés dans leurs calculs et des décideurs politiques qui ont appliqué aveuglement les conseils prodigués par des charlatans.

Reste à voir combien de temps ça prendra aux décideurs politiques pour rectifier le tir et mettre de l’avant une politique économique et sociale plus intelligente et plus humaine.

HYPOTHÈQUE SOCIALE (bis)

Plusieurs lecteurs et amis m’ont fait savoir que mon récent texte sur la notion d’hypothèque sociale manquait de clarté. Je me reprends donc.

Ce que j’ai tenté d’expliquer, c’est que, selon la tradition chrétienne, le droit de propriété privée n’est pas un absolu. Son usage est subordonné à une norme supérieure, à savoir celle de la destination universelle des biens. C’est là que loge l’hypothèque sociale. Le bon fonctionnement de la propriété privée est celui qui assure la réalisation de cette destination universelle. Cela se vérifie de façon particulière quand un établissement privé assume une mission sociale, par exemple dans le cas d’une école, d’un hôpital, d’une œuvre de bienfaisance. Mais cela vaut aussi et non moins dans le cas d’un cumul d’appropriation privée où la mission sociale est absente et où l’on assiste parfois à une concentration indécente de richesse qui creuse l’écart entre riches et pauvres, tel celui qu’on observe entre pays développés et pays en développement. Quelle que soit la situation, une hypothèque sociale grève la propriété privée.

APOLOGIE DU DÉRACINEMENT

Le ministre français de l’éducation, Vincent Peillon, a déclaré que le but de la morale laïque est « d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, éthique, social, intellectuel » pour « permettre à chaque élève de s’émanciper », car « le but de l’école républicaine a toujours été de produire un individu libre ».

Déclaration étonnante. Car un mérite de l’école laïque, en France, aura été d’éduquer à une morale républicaine où logent des valeurs traditionnelles qui font consensus : le civisme, le patriotisme, la tolérance, l’honnêteté, le culte du travail, la primauté du bien commun.

Déclaration inquiétante. Une telle apologie du déracinement a de quoi inquiéter les parents. Pourquoi mettre tant d’énergie à transmettre des valeurs si l’école publique se donne comme mission de les évacuer de l’enseignement ? C’est peut-être aussi l’inquiétude des parents face à une école publique où certains font l’apologie du déracinement qui explique en partie pourquoi l’école privée, en France, devient de plus en plus attirante au point de ne pas pouvoir répondre à la demande.

« Produire un individu libre », a dit le ministre. Sans un héritage issu du passé, sans valeurs transmises, sans points de repère ? C’est là une entreprise périlleuse. Heureusement, on pourra, espérons-le, compter sur le professionnalisme et le bon sens des éducateurs pour freiner l’effet nocif des fantasmagories du ministre.

HYPOTHÈQUE SOCIALE

Au cours de la récente consultation publique sur l’avenir des grands domaines de Sillery certains participants ont parlé du droit de propriété privée comme si celui-ci était un absolu et n’était pas grevé d’une dimension sociale. Une telle conception de la propriété privée s’inscrit bien dans la logique du libéralisme économique, quoique, là aussi, on émette des réserves au sujet de ce caractère dit absolu. Chose certaine, elle est étrangère à la pensée sociale chrétienne. Celle-ci privilégie la dimension sociale. Jean-Paul II va jusqu’à parler d’une « hypothèque sociale » : c’est-à-dire que « l’on discerne, comme qualité intrinsèque, une fonction sociale fondée et justifiée par le principe de la destination universelle des biens » ( Sollicitudo rei socialis, n.42). Il n’est donc pas incongru, quand on discute du droit de propriété et de son usage, de tenir compte de sa dimension sociale, ce qui n’exclut aucunement de reconnaître aussi son bien-fondé à titre d’appropriation privée.

FRANÇOIS, MAÎTRE D’ŒUVRE

Cela aura été un hiver pas comme les autres. Nous est tombé dessus un dégel inattendu, un printemps d’Église qui, à des degrés divers, a ensoleillé et réchauffé les communautés chrétiennes de toutes allégeances et les milieux de vie où celles-ci exercent une influence significative sur la vie quotidienne.

Tout a commencé par le geste révolutionnaire de Benoit XVI. C’est lui qui a provoqué le dégel. En laissant sa place, il nous a rappelé qu’il n’était pas à lui seul l’Église, mais tout simplement un serviteur éminent des serviteurs de Dieu. Un serviteur qui a constaté son incapacité d’assumer plus longtemps la tâche qu’on lui avait confiée et qui a jugé que le moment était venu de céder sa place. Comme ça, en toute simplicité. C’est beau. Cet homme mérite notre admiration et notre gratitude.

Les cardinaux électeurs ont choisi un nouveau serviteur, en provenance du Sud lointain. Celui-ci a vite fait savoir que la charge qu’il acceptait, c’était prioritairement celle d’évêque de Rome vivant et agissant en communion avec les autres Églises. Donc pas d’abord celle de détenteur d’une primauté papale qui le placerait en situation de pouvoir au-dessus des autres. Il a signifié à sa manière la fin de la papolatrie. Il s’est comporté avant tout en chrétien qui prend du service, pas comme un haut dignitaire en recherche de pouvoir. Il a multiplié les gestes symboliques qui annoncent un nouveau départ. Les spectateurs enthousiastes ont senti confusément qu’ils étaient les témoins d’un événement exceptionnel, d’un changement en profondeur, même si le nouvel élu n’avait esquissé que quelques gestes symboliques précurseurs d’un temps nouveau. Cela a suffi pour que se lève un vent porteur d’espoir.

L’emballement a rejoint les médias, qui, à leur insu, ont contribué à gonfler l’événement, Ce qui a agacé, voire irrité des esprits laïques de stricte obédience prompts à dégainer dès que le religieux se montre le nez dans l’espace public.

L’attente de milliers de croyants ordinaires semble
en voie d’être confirmée. On prévoit que l’appareil romain, habitué à accaparer le pouvoir, se mettra lui aussi au service du Peuple de Dieu qui forme l’Église. De ce peuple font partie les plus pauvres, ceux que François avait désignés un jour comme étant «les périphéries humaines et existentielles », appelées à occuper les premières places dans l’espace ecclésial. Primauté des pauvres qui adoube le ministère de Pierre. C’est une révolution. Celle à laquelle rêva jadis François d’Assise.

Les attentes qui se sont exprimées sont des plus diverses. Les unes relèvent de l’utopie, les autres s’appuient sur une espérance bien fondée. Celles-ci sont nombreuses et cheminent dans toutes les directions. Parfois, elles ne concernent que la confirmation attendue de pratiques déjà vécues par les chrétiens de la base, par exemple en morale sexuelle. D’autres font partie des « signes des temps » et renvoient à un proche lendemain en gestation, telles la pratique d’une réelle collégialité des évêques, une démarche œcuménique qui ouvre vraiment la voie à la construction d’une unique communauté de chrétiens, la fin de l’imposition du célibat sacerdotal, la restauration de l’ordre des diaconesses, l’ordination des femmes, une nouvelle avancée de la Doctrine sociale de l’Église où le principe de la destination universelle des biens devra inspirer des stratégies efficaces de lutte contre la faim, la misère et la pauvreté et contribuera à assurer à tous et à toutes, et ce dans tous les pays, l’accès à des ressources minimales et à un statut qui respecte la dignité humaine. Pour tous, le pain quotidien et la dignité.

Voici que de vastes chantiers s’offrent à ceux et celles qui, en équipe avec le pape François, militent en faveur d’un renouveau ecclésial. François devient le maître d’œuvre d’une révolution. Le nouvel évêque de Rome a beaucoup de pain sur la planche. Le défi qui l’attend est énorme. Il a bien raison de nous demander de prier pour lui.

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