S’ENRACINER DANS LES VALEURS

Dans un bloc-notes datant du 12 avril 2013, j’avais commenté une étrange déclaration de Vincent Peillon , ministre français de l’Éducation,
qui semblait prôner le déracinement des valeurs comme le chemin conduisant à la liberté. Mais voici que dans une entrevue accordée au magazine Le Nouvel Observateur ( 25-avril-1 mai 2013), le ministre se présente comme un promoteur d’un « réarmement idéologique, moral et intellectuel », dans le cadre d’un enseignement moral laîque en continuité avec la tradition républicaine.

« Force est de reconnaître, dit le ministre, que l’idée de l’intérêt commun sur laquelle s’est construite la République s’est affaiblie. Elle s’est effacée au profit de morales de substitution diverses, celles de la concurrence effrénée, de l’argent, de la loi du plus fort, de communautés exacerbées par l’individualisme grandissant. Face à elles, il faut réaffirmer les valeurs communes qui fondent la République ». Ces valeurs communes, universelles, ce sont, dit-il, celles « de liberté, d’égalité, de fraternité, de tolérance, de respect de la personne humaine ». Des valeurs qui ne seront pas imposées mais que les enseignants « vont tenter d’amener les élèves à y adhérer par les débats, la réflexion, l’exercice du jugement ».

Nous voilà loin d’une opération de déracinement. Les enseignants sont plutôt conviés à participer à une entreprise d’enracinement. Il faut s’en réjouir. Et féliciter le ministre.

SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE

Le concept de souveraineté alimentaire est une idée intéressante mais qui, à première vue, semble renvoyer à une réalité bien relative et bien fragile. Car l’hiver québécois nous oblige à reconnaître que, dans ce domaine, la réalité prend vite ses distances face au rêve. Pourtant le rêve se rapproche de la réalité quand on apprend qu’Hydro-Québec ne sait que faire de ses surplus d’électricité, sauf d’en disposer à bas prix sur le marché de l’exportation.

On a déjà accordé des tarifs préférentiels aux alumineries. Or voici que le ministre de l’Agriculture, François Gendron, projette de faire de même en accordant des tarifs substantiellement avantageux aux producteurs agricoles qui veulent construire des serres où abonderont fruits et légumes. On pourra ainsi avoir accès, tout près de chez soi, à des produits alimentaires de qualité. Ce qui montre que les surplus d’électricité, incluant l’énergie produite par les éoliennes, soulèvent un beau problème qui cesse d’en être un à partir du moment où on décide de les utiliser en vue d’assurer le pain quotidien et une meilleure alimentation. C’est là une mesure pleine de bon sens et économiquement rentable pour l’ensemble de la collectivité. Félicitations, François.

PRIX RENÉ-CHALOULT

(Attribué par l’Amicale des anciens parlementaires du Québec, le 7 mai 2013.Allocution de remerciement)

Je remercie ceux et celles qui me font l’honneur de m’accorder le prix René-Chaloult. Un geste d’autant plus apprécié que j’ai eu le privilège de connaître celui dont ce prix honore la mémoire. Il faisait partie d’une équipe dynamique d’hommes politiques réformateurs qui avaient décidé, dans les années 1935-36, de mettre fin à la grande noirceur libérale maintenue en place par Alexandre Taschereau. Parmi eux se distinguaient Paul Gouin, Philippe Hamel, J.E.Grégoire, Oscar Drouin. Des porteurs d’espoir qui proposaient un programme électoral inspiré par l’Ecole sociale populaire et où il était question de nationalisation des compagnies hydro-électriques, d’assainissement des mœurs politiques, des conditions de vie des travailleurs, de développement agricole.

On discutait beaucoup de politique à la maison et René Chaloult faisait partie de nos idoles. Lors de la victoire de l’Union nationale, en 1936, il fut élu député de Kamouraska. Réélu dans Lotbinière en 1939, il le fut de nouveau en 1944, dans le comté de Québec. Le défilé de la victoire, une tradition à l’époque, se termina au parc du Pont de Québec, non loin de la résidence de mes parents. Ce fut pour moi la première occasion de le rencontrer.

Fervent nationaliste, René Chaloult, qui jouissait de l’appui de Lionel Groulx, fut l’un des animateurs d’un vaste mouvement populaire qui aboutit à l’adoption du fleurdelisé. Au moment où il se préparait à présenter une motion en ce sens à l’Assemblée législative, le premier ministre Duplessis le prit de court en émettant une déclaration parlementaire qui faisait du fleurdelisé le drapeau officiel du Québec. C’était le 21 janvier 1948.

Quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de revoir René Chaloult et d’échanger avec lui au sujet de son expérience politique. Il m’a appris beaucoup de choses. M’est resté le souvenir d’un homme politique lucide, droit, désintéressé, rêvant de faire du Québec un vrai pays. Il fut à son époque et à sa manière un pionnier de la souveraineté québécoise.

Recevoir le prix René- Chaloult, c’est donc pour moi un grand honneur. Pour cela je dis un gros merci à ceux et celles qui m’ont attribué ce prix.

APPELONS UN CHAT UN CHAT

« Appelons un chat un chat. De l’aide médicale à mourir, c’est de l’euthanasie », souligne le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec. Il serait malséant, dans un débat aussi grave que celui qui concerne la fin de la vie, de tricher sur les mots. Il existe un consensus sur la nécessité d’éviter l’acharnement thérapeutique et sur l’urgence d’accroître l’accès aux soins palliatifs. Mais il n’existe pas de consensus sur l’euthanasie, même quand elle est subtilement qualifiée d’aide médicale à mourir. L’euthanasie soulève un problème éthique majeur et de surcroît un problème de civilisation. On ne peut se permettre de jouer avec les mots dans une affaire aussi sérieuse ni de tabler sur la confusion des idées et sur les bons sentiments. Au Québec, le vrai débat sur l’euthanasie ne fait que débuter. Il commande au départ une juste définition des termes que l’on utilise.

LA LANGUE DU PAYS

J’ai vécu intensément l’été 1977, au temps de l’adoption de la Charte de la langue française, dite Loi 101. J’avais le sentiment de participer à un grand moment dans l’histoire du Québec. J’ai été à la fois témoin et acteur au moment du dénouement d’une longue lutte qui avait débuté dès le lendemain de la Conquête anglaise et qui s’est perpétuée d’une génération à l’autre. Une lutte où jadis l’Église joua un rôle crucial, alors que la langue française apparaissait comme la gardienne de la foi.

La Charte de la langue française a marqué le début d’un temps nouveau. Avec toutefois une ombre au tableau, celle projetée par le refus obstiné de l’opposition parlementaire, par le rejet libéral d’une loi ouvrant la voie à la normalité linguistique et identitaire. Heureusement, la majorité détenue par le PQ avait permis de contourner ce blocage humiliant. Nonobstant le refus libéral, le peuple jadis vaincu venait de franchir un pas important dans l’accession à l’indépendance et dans la maîtrise de son destin.

Le projet de loi 14 est apparu comme une tentative modeste de renforcer la présence du français au Québec. On y retrouve un peu le souffle qui animait le projet de loi 101. Une version timide qui vise à consolider la version originelle. Pourtant, l’opposition a émasculé le projet. On dirait qu’elle rêve d’un Québec bilingue en attendant que se délite progressivement la langue du pays et que la nation se désagrège.

Un faiseur d’opinion s’est demandé si le français est suffisamment menacé pour qu’on doive recourir à des mesures de renforcement. L’expression est révélatrice. Le destin d’un Québec français serait de vivre sous la menace de la disparition. Pas de vivre normalement, comme c’est le cas dans des pays tels la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie ; des pays où règne depuis longtemps la normalité linguistique. Donc aucune mesure coercitive ne s’imposerait tant qu’on n’aurait pas fait la preuve que nous sommes suffisamment menacés. Reste à décider qui évaluera le degré de dangerosité. La Cour suprême du Canada ?

Pour sa part, un porte-parole de la CAQ s’est inquiété du coût des mesures proposées, toutes modestes qu’elles fussent. Chez lui, la comptabilité passe avant l’avenir de la nation. Incapacité d’une certaine hauteur de vue. L’horizontalité et un pragmatisme grisâtre ont préséance sur quelque verticalité que ce soit.

Indice d’un changement d’époque : au temps de la lutte en faveur de la Loi 101 les artistes militants étaient nombreux, depuis Gilles Vigneault jusqu’à Pauline Julien. Et ils chantaient en français. De nos jours, nombre de débutants se complaisent à chanter en anglais. C’est pour eux la langue de l’avenir.

Peu d’élan, horizontalité, pragmatisme grisâtre : pas étonnant que la langue du pays se porte mal. C’est peut-être parce que le pays est malade dans son âme. Sans doute, ce n’est pas la première fois que cela se produit dans son histoire. Mais que de temps perdu à soigner des blessures qu’on s’inflige soi-même, tout simplement parce qu’on se complait à vivre dangereusement au lieu de vivre normalement .Et quelle tristesse qu’on ne réussisse pas à faire preuve d’unité et de solidarité quand l’enjeu, c’est l’avenir de la langue du pays.