BIEN DISTINGUER POUR Y VOIR PLUS CLAIR

Le projet de loi sur « l’aide médicale à mourir » comporte deux volets majeurs : la promotion des soins palliatifs et « l’aide médicale à mourir », c’est-à-dire l’euthanasie, à savoir le choix de supprimer la vie dans des situations de graves souffrances et que certains voudraient étendre à des cas de gens inaptes à donner un consentement, tel celui de patients atteints de la maladie d’Alzheimer.

Amalgamer les deux volets sème la confusion. Il faudrait scinder le projet de loi en deux pièces législatives distinctes. On saurait ainsi dans quoi on s’engage dans chaque cas. Le développement des soins palliatifs recevra sans doute un appui unanime, tant au sein de la population que de la députation. En revanche, on peut prévoir que le soutien à l’euthanasie sera loin d’atteindre le niveau d’approbation anticipé par ceux qui en font la promotion sous l’étiquette trompeuse de « l’aide médicale à mourir ». Il serait déplorable que l’on prenne position sur une question aussi grave sans d’abord dissiper la confusion entretenue par un usage ambigu des mots. Bien cerner l’enjeu du débat aiderait à prendre une décision éclairée.

CHRÉTIENS PERSÉCUTÉS

L’Oeuvre d’Orient vient de dresser un bilan des exactions commises contre les chrétiens d’Égypte par les Frères musulmans et leurs disciples (Voir Agence Zénit, 10 septembre 2013). Le bilan couvre la période postérieure au 14 août 2013. Les chiffres sont éloquents et parlent d’eux-mêmes : 38 églises brûlées ou saccagées, 22 églises attaquées à coups de pierres, de cocktails Molotov ou de balles. A quoi il faut ajouter 8 écoles incendiées, 58 maisons, 16 pharmacies,85 magasins, 3 hôtels, des dizaines d’autocars, de voitures et d’installations appartenant à des Coptes. Il s’agit bien d’une persécution systématique dont l’un des objectifs est peut-être de forcer les chrétiens à prendre la route de l’exil.

Les communautés de chrétiens, plus particulièrement celles de religion catholique, sont parmi les plus persécutées dans le monde. À l’inverse, les pays marqués par l’histoire et la culture chrétiennes sont les plus accueillants pour les autres croyances et les autres cultures. Ailleurs on brûle des églises et on emprisonne des chrétiens, dans les pays de culture chrétienne on fait de la place pour la construction de mosquées et de temples d’autres religions. On dirait une manière de tendre l’autre joue après avoir encaissé une première claque. La logique chrétienne et humanitaire aboutit à des situations qui peuvent sembler bizarres. Mais il y a dans cette manière d’agir et de réagir quelque chose de beau qui dépasse la froide raison. Les Croisés de l’époque médiévale n’y comprendraient sans doute rien.

CE CRUCIFIX QUI DÉRANGE

Je reconnais que la présence d‘un crucifix dans l’enceinte de l’Assemblée nationale peut déranger ceux qui pratiquent le culte d’une laïcité intégrale et pure. Une logique rigoureuse semble exiger qu’on envoie aux oubliettes le symbole d’une époque qualifiée de grande noirceur, surtout que, paraît-il, nous baignons désormais dans une grande clarté que nous aurait méritée la mise au rancart du passé.

Mais il y a néanmoins beaucoup de gens qui associent cet objet religieux au message social que nous a transmis le crucifié originaire de Nazareth. On décèle dans ce message des éléments précieux, tels par exemple la culture de la vie, l’égalité de tous les êtres humains incluant l’égalité homme-femme, la liberté, la justice sociale, le devoir de partage, la défense des droits des plus démunis, la solidarité, la non-violence, la primauté de la personne face à la domination de l’argent. On se dit que ce serait bénéfique pour tous les citoyens si ceux et celles qui prennent les décisions politiques et adoptent des lois s’inspirent de cet héritage véhiculé dans l’Évangile, transmis à travers les siècles et symbolisé par un crucifix.

Certains préfèrent la pureté du vide. C’est un autre choix. Il n’est toutefois pas assuré que cette préférence garantisse mieux le progrès de la société québécoise.

« PLUS JAMAIS LA GUERRE »

C’est « le cri de la paix » que vient de lancer le pape François,  en ce début de septembre. Il précise : «  Ce n’est pas l’usage de la violence qui conduit à la paix. La guerre appelle la guerre. La violence appelle la violence. La culture de la rencontre, la culture du dialogue, c’est  la seule route de la paix ». On voit que la  notion de guerre juste ne le satisfait pas, même si parfois elle a produit des effets positifs au cours de l’histoire.

C’est la crise syrienne qui a fait ressortir la notion de guerre juste, inscrite depuis longtemps au cœur du discours ecclésial officiel, Mais pour que le recours à la violence armée soit  justifié, il faut plus que l’existence d’un juste motif. Il faut aussi qu’on démontre la conformité  à d’autres critères, tels la  proportionnalité entre les maux que l’on veut combattre et les dommages prévisibles, l’impossibilité du dialogue, la situation de recours ultime. Or, dans le dossier syrien, tout cela est loin d’avoir été prouvé.

Il est manifeste que pour le pape François  la notion de guerre juste est dépassée, tout comme il en était pour Jean XXIII. Il faut pousser la réflexion plus loin, tout en se résignant à ce que des conflits éclatent tels des épidémies sociales qui l’emportent sur la volonté de paix des peuples.

CHOSES ANCIENNES ET NOUVELLES

On attend beaucoup du pape François. Voire, disent certains,  qu’on  attend trop de lui, puisque qu’il  ne peut changer ce qui est immuable dans l’enseignement et les pratiques de l’Église. Mais on doit poser  la question : qu’est-ce qui est immuable dans l’Église  et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Il est possible qu’on accorde à  des manières de voir et à des coutumes  une immuabilité qui ne leur sied pas. Au fait, l’évolution et les changements marquent toutes les époques de la vie ecclésiale.

Ainsi il fut un temps où  les chrétiens semblaient  indifférents au statut social et juridique  des esclaves, quoique sensibles  à leur condition de vie quotidienne. Cela apparaît bien dans la Lettre de Paul à Philémon. Il faut aussi  un temps où des nations chrétiennes pratiquaient  la traite des Noirs et ensuite vint une époque où des chrétiens ont milité avec succès pour l’abolition de l’esclavage. Les principes de la dignité de la personne et celui de l’égalité entre les êtres humains, inscrits au cœur de l’Évangile,  ont fini par triompher. Ces mêmes principes ont aussi peu à peu ébranlé les traditions qui favorisaient les  inégalités sociales et le maintien des privilèges de classe. Mais cela ne s’est pas produit  sans une résistance de la part de ceux qui penchaient en faveur de l’ordre établi. Des chrétiens faisaient partie de ceux qui prêchaient l’immuabilité, d’autres militaient en faveur du changement.

Autre dossier : le statut de la femme dans l’Église et au sein des sociétés marquées par le christianisme. Il ne fait nul doute que ce statut  a été et  y est toujours plus favorable que ce que l’on peut observer dans d’autres traditions.  A titre d’exemple, la coutume des mariages forcés,  imposée à des enfants  et toujours répandue dans certains pays, est étrangère depuis longtemps au  monde chrétien.  D’autre part, l’affirmation  de l’égalité de l’homme et de la femme y a progressé lentement,  en butte à des résistances provenant de courants phallocratiques. Mais, en fin de compte, le principe  est désormais bien reconnu tant dans les pratiques que dans le discours officiel. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse encore gagner du terrain,   par exemple grâce à l’accès des femmes au sacerdoce.

 

La justice sociale a aussi suivi un cheminement particulier. Dans la tradition chrétienne on a valorisé la pauvreté et en même temps la charité. Celle-ci a élargi la dimension de  la justice : commutative, distributive et sociale et favorisé l’intervention de l’État en tant que responsable premier de la justice  structurelle, celle qui doit imprégner les lois et l’organisation sociale. A émergé de ce cheminement  le concept d’État-providence, qu’on retrouve chez Léon XIII. De François d’Assise à l’auteur de Rerum novarum l’évolution accompagne la continuité.

Les valeurs démocratiques ont un enracinement évangélique, comme se plaisait à le rappeler le grand philosophe Jacques Maritain, mais leur progression a été lente, difficile, fragile. L’énoncé de Paul sur l’origine divine de l’autorité a inspiré  des interprétations difficilement conciliables. Il a fallu  qu’arrive  Jean XXIII  pour que l’on conjugue   l’autorité qui vient de Dieu avec  la souveraineté du peuple à qui appartient  la désignation des mandataires de l’autorité. Une évolution lente, perceptible plus tôt au sein de plusieurs confessions protestantes que dans l’univers catholique.

Le culte de la  non-violence occupe une place prédominante  dans l’Evangile, mais il a connu un sort variable dans le monde chrétien, tout comme la notion de guerre juste.  Il y eut le temps des Croisades et celui de l’Inquisition, mais aussi ont émergé à  toutes les époques des formes de pacifisme chrétien dont François d’Assise demeure sans doute le modèle par excellence. De la doctrine de la guerre juste on est passé à une théologie de la paix, lumineusement formulée dans la célèbre encyclique Pacem in terris de Jean XXIII, qui nous propose  une nouvellelecture des signes des temps.

Peut parfois se produire un blocage dans l’évolution de la pensée et la perception des valeurs. Le cas le plus spectaculaire est sans doute celui du Syllabus de Pie IX. Apparemment quelque  peu affolé par le déferlement d’idées et de courants nouveaux, ce pape  croyait pouvoir  mettre le couvercle sur la marmite. Il n’en fut rien. Advint Léon XXIII, qui débloqua l’appareil,  donna un élan nouveau aux études bibliques et à  la théologie, stimula l’engagement social des chrétiens et encouragea leur participation à la vie politique.

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La vie de l’Église témoigne d’un  processus lent, fait d’avancées et de blocages. Une Eglise qui chemine à travers les changements, cherche sa voie, ajuste le tir, corrige les faux-pas, fait le tri dans la panoplie  des choses anciennes et nouvelles. Mais non pas immuable en tout domaine.  Il en fut ainsi dès le début, lors  du Concile de Jérusalem.  À ce moment, Pierre et les Anciens, inspirés par une lecture  nouvelle des signes des temps, adoptèrent  la prise de position de Paul au sujet de la circoncision, ouvrant ainsi la voie à la venue de croyants issus du monde non-juif.

Il n’est donc pas utopique de penser que le pape François, en communion avec les Églises locales, décide,  lui aussi,  face à diverses problématiques contemporaines, de proposer une nouvellelecture des signes des temps.

En matière d’éthique cette approche nouvelle devra inévitablement tenir compte des courants de pensée séculiers, à la manière du grand  Thomas d’Aquin qui sut intégrer, dans sa réflexion,  les apports de la tradition gréco-romaine. Il en découlera une investigation créative, dépassant la simple réaffirmation d’énoncés traditionnels. Une parole qui véhicule à la fois des éléments anciens et nouveaux. C’est celle qu’on attend du pape François.