UNE MAFIA CATHOLIQUE ?

Je connais peu l’Opus Dei, si ce n’est d’avoir échangé parfois quelques propos avec un confrère d’université,  professeur de droit, qui ne faisait aucun mystère de son appartenance à cette association ;  si ce n’est encore ce que j’ai appris en parcourant  le petit bouquin  de Dominique Le Tourneau , publié dans la collection Que sais-je ?   On en parle aussi dans le  Da Vinci Code, mais il s’agit d’un ouvrage de fiction qui témoigne avant tout de l’imagination échevelée de son auteur.

Or  voici qu’Hélène Buzzetti (Le Devoir, 29 octobre 2013) apporte  son propre éclairage au sujet de  ladite association. Elle s’emploie à débusquer sous nos yeux un réseau de médecins influents,  membres de l’Opus Dei, association «  de stricte obédience papiste », qui auraient comploté en vue de faire échec au projet de loi 52, lequel  amalgame  subtilement l’aide médicale à mourir et l’euthanasie.

Le style de la journaliste rappelle celui des témoins qui défilent devant la Commission Charbonneau. C’est comme si elle nous révélait l’existence d’une sorte de mafia catholique opposée aux bienfaits de l’euthanasie. Il ne semble pas lui venir à  l’idée que ces médecins puissent obéir à une éthique structurée et à la voix de leur conscience.

Heureusement, on peut lire dans ce même numéro du Devoir une réflexion en profondeur du philosophe Thomas de Konink sur ce qu’il appelle «  les sophismes du projet de loi 52 ». C’est  plus sérieux et plus éclairant que les révélations de madame Buzzetti. 

LAMPEDUSA

Triste saga, plusieurs fois répétée, cette histoire de réfugiés politiques ou économiques, honteusement rançonnés par des passeurs sans scrupule, embarqués sur de vieux rafiots, qui tentaient de rejoindre l’Europe par l’île de Lampedusa. Les passagers rêvaient d’une vie meilleure. C’est la mort qui les attendait, au large des côtes italiennes.

Des conflits interminables, l’oppression ou l’ineptie politique, la misère, la famine expliquent en grande partie ces aventures dont l’íssue sera souvent fatale. Heureusement, grâce à la télévision et à d’autres médias, un éveil de l’opinion publique est en train de se produire. Le scandale ne peut plus durer. Il faut accueillir plus généreusement, mais il faut aussi porter attention aux sources du drame. C’est parce qu’ils font face à un avenir sans issue que des centaines de jeunes risquent leur vie dans l’espoir d’atteindre cette Europe qu’ils entrevoient comme l’eldorado de leurs rêves.

Les drames à répétition qui se produisent à Lampedusa nous dérangent. Puisse cela nous inciter à chercher avec d’autres des solutions pouvant y mettre fin. Il faut admirer d’autre part ces officiers et ces marins qui patrouillent les eaux italiennes, prêtent secours aux naufragés et tentent de leur mieux de limiter les pertes de vie. En amont du drame beaucoup d’exploiteurs, de bandits et d’escrocs, en aval des héros anonymes.

DEUX VISAGES DE L’ISLAM

Premier visage de l’islam : des croyants décomplexés qui manifestent leur foi en toute simplicité, dans une mosquée, dans la rue ou prosternés sur un tapis ; des femmes voilées, elles aussi croyantes ; des hommes et des femmes qui s’imposent la discipline du ramadan tout en assumant les obligations, parfois lourdes, de la vie quotidienne ; des croyants et des croyantes qui , par leur manière de vivre, obligent des agnostiques , des incroyants, voire des chrétiens à la foi évanescente à se poser la question de l’existence d’une réalité divine et celle de la place que Dieu devrait occuper dans la vie de tous les jours.

Deuxième visage : des pays plongés dans la violence, où des islamistes persécutent ou assassinent des chrétiens et d’autres islamistes ; des régions entières où, masqué derrière des apparences religieuses, un terrorisme barbare empoisonne la vie collective, détruit la paix sociale et paralyse le développement social et économique. Souvent, c’est cet autre visage de l’islam qui occupe l’avant-scène à la télévision et dans les autres médias.

Si on amalgame ces deux représentations on risque de sombrer dans l’islamophobie. C’est ce qui est peut-être en train de se passer dans plusieurs pays d’Occident, incluant le Québec.

LE PROCÈS DU PASSÉ

On peut s’interroger sur la pertinence de lancer le projet d’une charte des valeurs québécoises, surtout que celui qu’on nous présente semble plutôt mal ficelé. Mais tout mal ficelé qu’il soit, il est là, sur la table. Reste à savoir comment on peut l’améliorer. Pour le moment il donne lieu à un vif débat où se confrontent des opinions fort divergentes.

De part et d’autre les bons arguments ne manquent pas. Ni ceux qui ne pèsent pas lourd. Par exemple celui qui s’appuie sur le procès du passé pour revendiquer un avenir sans racines. On ne s’est pas, dit-on, libéré de quatre siècles d’oppression pour s’enfoncer dans une nouvelle servitude, celle que nous réservent des croyances récemment importées. Un porte-parole de la laïcité pure et dure va jusqu’à affirmer que nous avons déjà subi jadis la domination de talibans de souche, des talibans de chez nous, et que cela suffit. À ses yeux, notre passé se résume à une grande noirceur qui aura duré quatre siècles. Combien malheureux fut ce peuple qui est le nôtre !

J’ai de la difficulté à avaler cette relecture de l’histoire. Samuel de Champlain, Jean Talon, François de Montmorency Laval, Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois ; ou encore les fondateurs de paroisses, d’écoles primaires et secondaires, de collèges classiques, d’hôpitaux, de coopératives, de syndicats, d’institutions vouées au mieux-être collectif ; ou ces travailleurs et travailleuses qui ont courageusement défriché et construit le pays; ou encore ces leaders politiques qui ont milité pour l’émancipation politique et le développement de la nation québécoise et dont beaucoup étaient des chrétiens avoués et sans complexe : tous des talibans ou des victimes de talibans, ces bâtisseurs d’un nouveau pays ?

Un Etat laïque, des institutions démocratiques, la liberté religieuse et la liberté d’expression, des lois qui favorisent l’égalité et la solidarité : ces acquis font aussi partie de l’héritage que nous ont légué les supposés talibans qui nous ont précédés. Est-il possible que tous ces acquis historiques aient germé au sein d’une grande noirceur et sous une implacable oppression ?

Oui, sans doute, des lourdeurs sociales ou religieuses ont pesé sur la vie collective. Le poids de la condition humaine s’est fait sentir ici comme ailleurs. Mais le passé ne fut pas que cela. Il fut aussi marqué de multiples initiatives libératrices dont l’enracinement chrétien est indéniable. Des racines qui donnent des ailes et font partie de nos raisons d’espérer. Ce serait un étrange paradoxe que de rêver de lendemains qui chantent alors que le passé n’aurait été qu’un cumul d’échecs et de servitudes.

Matthieu-Bock Côté déplore avec raison le masochisme identitaire. Au fait, c’est l’ignorance ou le mépris d’un passé dont ils mésestiment la richesse civilisatrice qui rendent beaucoup de Québécois frileux face à des courants nouveaux. Difficile de s’affirmer avec fermeté quand on doute de soi et qu’on méprise son propre héritage. Il peut alors arriver que la seule apparition d’un voile suffise pour susciter un malaise.