LES MOTS ET LES SIGNES

Dans le débat sur la Charte de la laïcité certains termes utilisés se prêtent à plusieurs interprétations. A commencer par le mot laïcité, qui est un terme analogue et non pas univoque. Car la laïcité de l’État peut renvoyer à des réalités différentes. Par exemple, la Reine d’Angleterre, chef d’un État laïque, est aussi chef de l’Église anglicane et gardienne de la foi chrétienne. En France, le président de la République détient le titre de chanoine de la Basilique du Latran. Au plan scolaire, dans plusieurs États européens, non moins laïques que le Québec, l’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles publiques. Dans d’autres pays, il est intégré à l’horaire, mais sur une base optionnelle. Des situations diverses qui montrent la flexibilité de la notion de laïcité.

La notion d’espace public pose aussi problème. L’émission télévisée Le Jour du Seigneur, qui répond à la demande de plusieurs milliers de téléspectateurs, se déroule dans l’espace public. On retrouve son équivalent dans plusieurs autres pays. Faudrait se réclamer d’une laïcité plus pure que pure pour prétendre y déceler une incongruité. L’État encadre la société civile, mais il ne l’absorbe pas. La société est pluraliste avant d’être laïque. Il convient de respecter ce pluralisme dans l’aménagement de l’espace public.

Il y a les mots, mais il y a aussi les coutumes, tels les codes vestimentaires, qui sont porteurs de signes, pas toujours faciles à interpréter. Ainsi le cas d’une garderie privée, subventionnée ou non, qui fonctionne grâce au dévouement d’une ou plusieurs éducatrices compétentes qui s’expriment dans un français de qualité et arborent un modeste voile souvent élégant. Cette tenue vestimentaire constitue-t-elle un casus belli ? Met-elle vraiment en danger la laïcité de l’État ?

Il existe plusieurs versions de la laïcité. L’instance politique a-t-elle le droit d’en imposer une comme étant la seule valable ?

LE MYTHE NAPOLÉONIEN, De Las Cases à Victor Hugo

Sylvain Pagé
LE MYTHE NAPOLÉONIEN
De Las Cases à Victor Hugo
Paris, CNRS Editions, 2013
6704-1571-Couverture

Dans Le  mythe napoléonien,  Sylvain Pagé nous présente le résultat  d’une recherche
fouillée, minutieuse, substantielle. Elle laisse néanmoins en plan- ce qui est inévitable vu l’ampleur du sujet- plusieurs interrogations  qui surgissent quand on veut porter  un jugement sur le personnage ambivalent, aux multiples facettes,  qui a marqué en profondeur son époque et amorcé un virage dans l’histoire de l’Occident.

L’auteur décrit comment s’est construit un mythe auquel  Bonaparte contribua lui-même, à commencer par la rédaction attentivement surveillée des Bulletins de la Grande Armée et plus tard du  Mémorial  de Sainte-Hélène. S’amorça, surtout au temps de l’exil  du célèbre personnage, une ère de diabolisation où s’illustrèrent des faiseurs d’opinion renommés,  dont  Chateaubriand et  madame de Staël. Mais vint tôt l’époque, au lendemain de sa mort, où l’on  passa de la diabolisation à une forme de divinisation à laquelle contribuèrent  de grands esprits, tels Balzac et Victor Hugo. La  glorification du mythe conduisit à l’émergence d’une sorte de messianisme.  Sylvain Pagé illustre l’émergence de ce phénomène en exhumant  de l’oubli d’incroyables  élucubrations concoctées par des  esprits brillants, renommés pour leur vigueur intellectuelle, et qui  ont largement  contribué à la transformation du mythe en fièvre  messianique.

Heureusement, depuis cette époque de mythification à l’extrême,  le souci de la rigueur historique a inspiré  une appréciation plus nuancée de l’ère napoléonienne. A néanmoins subsisté  une tendance à gonfler l’importance du personnage et de  ses performances.  On fait l’apologie de son génie  militaire tout en laissant dans l’ombre le coût humain énorme de certaines épopées  guerrières, dont la guerre d’Espagne et celle de Russie. On vante son génie politique en oubliant de souligner qu’il a hypothéqué  en grande partie l’avenir de la France en Amérique du Nord en bradant la Louisiane pour un plat de lentilles. Il a gaspillé  les ressources humaines et économiques de son pays et  retardé son passage à la modernité.  Il a commis les erreurs qui sont celles de  tout régime politique dépourvu de frein. Néanmoins, des esprits que l’on dit éclairés ont fait l’apologie de ce pouvoir absolu,  souvent arbitraire et erratique.

Le mythe napoléonien présente le portrait d’un homme  fascinant.  On conserve, après lecture,  une certaine admiration pour le personnage de légende aux ambitions démesurées. Mais le regard critique de Sylvain Pagé nous aide à nous prémunir  contre  toute tentation de mythification. Ce faisant, l’auteur apporte un éclairage précieux  dans le travail d’exploration du passé. D’une certaine façon, il remet les pendules à l’heure.

 

ENJEUX DES PROCHAINES ÉLECTIONS

On peut parier que dans un proche avenir, soit en hiver, soit au printemps, des élections se tiendront à l’échelle du Québec. Il faut y penser, car toute consultation électorale marque  une étape importante dans le déroulement de la vie démocratique.

En août 2012, à la veille d’un scrutin à l’échelle du Québec,  je  m’étais permis de rédiger une liste d’épicerie, c’est-à dire de proposer quelques thèmes  pouvant éventuellement faire l’objet de débats et de choix électoraux. Je souhaitais par exemple  qu’on aborde plus particulièrement certaines questions, tels  l’avenir de la nation québécoise  et  celui  du français à Montréal, la gratuité des études universitaires, les droits des parents en éducation,  l’urgence d’une gouvernance éthique, le développement  durable, l’accueil aux immigrants, la construction d’une société égalitaire.

A l’aube d’un autre scrutin  ma liste d’épicerie demeure pratiquement la même, mais le  contexte a changé. Il est indéniable par exemple que le projet d’une charte des valeurs québécoises incite beaucoup de citoyens à aborder autrement la question linguistique tout comme celle de l’accueil aux immigrants. L’arrivée  de  francophones en provenance de pays maghrébins semble alimenter  une islamophobie croissante qui est en train de compliquer le vivre ensemble. On rêve d’un pays français, mais on se méfie des croyances et des coutumes que transporte avec elle cette nouvelle francophonie.

Je demeure persuadé  que,  face à ce défi inédit, la société québécoise   réussira  à mener à bon terme un processus d’intégration qui englobera ces apports culturels étrangers, comme elle a su le faire dans le passé, et ce parfois dans des conditions difficiles. Je pense par exemple au cas de mon grand-père, immigrant irlandais, unilingue anglophone, lequel, à l’instar de milliers d’autres Irlandais, s’est intégré, non sans réticence,  à la société d’ici. C’était à une époque où les Québécois dits de souche alliaient sans complexe la langue et la foi, se montraient fiers de leur passé et confiants dans l’avenir.

Les  choses sont différentes de nos jours. Du passé certains ne gardent qu’une sombre image, celle d’une société dominée par des sortes de talibans, où les hommes, paraît-il,  passaient leur temps à battre les femmes, où la religion écrasait celles-ci sous le poids de coutumes  asservissantes. On leur répète sans cesse  qu’ils sont les héritiers d’un triste passé.

Ce matraquage  les rend craintifs, frileux,  mal à l’aise pour  affronter des islamistes pétulants, remplis de confiance en eux-mêmes et porteurs  d’autres coutumes et d’autres pratiques.

Ce nouveau contexte ne constituera pas  un enjeu électoral. Mais il fera néanmoins partie du décor. Et il faudra bien, un de ces jours,  se réconcilier avec un passé beaucoup plus fécond et honorable que ne le laissent croire les praticiens  du masochisme identitaire.

Pour le reste, la liste d’épicerie vaut toujours. En y ajoutant la nécessité  d’assurer  une croissance économique vigoureuse. Mais pas n’importe quelle économie.  Pas celle qui accroît les inégalités ni celle qui met en péril les conditions  d’un développement durable. Une économie au service de la croissance humaine et non celle qui fait fi de celle-ci.