AU LENDEMAIN DES PANIERS DE NOËL

La générosité embellit le temps de Noël. Guignolée, paniers de Noël, petits déjeuners pour les enfants démunis, soutien  aux personnes âgées qui vivent dans la pauvreté, collectes d’argent, de nourriture et de vêtements : on partage parce qu’on aimerait  que tous aient le goût et les moyens de fêter la venue du Christ parmi nous.

Il y a là un indice de santé spirituelle et morale. Quand on partage, dit le pape François, on crée l’abondance,  comme cela s’est produit quand Jésus multiplia les pains.  Quand on partage, on risque de devenir  plus riche sans même s’en apercevoir.

Mais cela ne doit pas s’arrêter au lendemain de Noël. Car les besoins et les inégalités perdurent. La solidarité privée, individuelle ou collective, s’emploie à y faire face. Mais elle est insuffisante.

Heureusement,  la solidarité se trace aussi un chemin à travers les structures sociales. «  La miséricorde passe par les structures », avait l’habitude de répéter le Père Joseph-Marie Lebret, expert en développement international. Ainsi pensait aussi l’abbé Pierre, qui mena toute sa vie un combat sans répit afin que tous aient accès à un logement décent.

La solidarité structurelle ne se limite pas à l’accès au logement. Elle trouve aussi sa place dans  des  salaires décents, un impôt équitable et la lutte contre l’évasion fiscale,  l’aide sociale, la gratuité des soins de santé, l’éducation accessible à tous, le soutien aux personnes âgées, les soins à domicile, la réduction des inégalités. Autant de mesures qui produisent des effets bénéfiques tout le long de l’année, pas seulement durant la période de Noël. Comme des paniers de Noël dont se font cadeau en toute saison  les citoyens qui militent en faveur de la justice sociale et de la justice distributive.

FASCINATION DE L’OR NOIR

« L’environnement conçu comme une ressource met en danger l’environnement comme habitation». Cette réflexion de Jean-Paul II revêt une grande actualité au moment où l’on constate la fascination qu’exerce sur les décideurs politiques québécois le projet d’aménager un oléoduc qui permettrait de faire transiter, au milieu des habitations, des terres agricoles et des plans d’eau, un pétrole lourd assaisonné de substances toxiques, en provenance des sables bitumineux de l’Alberta. Les risques sont grands et les avantages incertains, comme l’a fort bien démontré l’éditorialiste Josée Boileau dans Le Devoir du 9 décembre 2013. Pourtant, seulement deux membres de l’Assemblée nationale ont exprimé une véritable inquiétude face au projet. Les autres rêvent de pétrole comme jadis rêvaient de manne les Hébreux dans le désert.

L’environnement comme habitation implique que l’on ne doit pas mettre en danger la la qualité de l’espace de vie que nos ancêtres nous ont légué. Cela suppose aussi qu’on s’applique à lutter contre l’accroissement des gaz à effet de serre. Or l’exploitation des sables bitumineux contribue grandement à cet accroissement. Favoriser l’exploitation du pétrole albertain, c’est risquer de mettre en péril la qualité de l’environnement, au Québec et ailleurs.

L’engouement pour du pétrole empoisonné et empoisonnant étonne d’autant plus que le Québec dispose de vastes réserves d’énergies propres, hydroélectriques et éoliennes. Le pays d’ici peut de surcroît importer, de façon relativement sécuritaire, du pétrole beaucoup moins polluant que celui qui provient des sables bitumineux, et ce tout en réduisant progressivement sa dépendance à l’égard de l’or noir. Pourquoi alors prendre de tels risques en s’approvisionnant de pétrole empoisonné porteur de dangers incommensurables ?

LA RELIGION DE CHEZ NOUS

Au Québec, le débat sur les signes religieux va bon train. Il perdurera sans doute encore un bon bout de temps, surtout qu’on est loin de s’entendre sur des notions fondamentales comme celles de la laïcité de l’État et la définition de l’espace public. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, le terme laïcité renvoie à des aménagements politiques variables d’un pays à l’autre. Quant à celui d’espace public, il ne ferait référence, aux yeux de certains, qu’à une étendue vide, dépourvue de toute identité et de toute signification alors que d’autres le perçoivent comme désignant un ensemble de milieux de vie où peuvent librement se manifester diverses croyances et traditions reliées entre elles par l’adhésion à des valeurs communes. Car si l’État est laïque, la société, elle, est d’abord pluraliste.

J’ai souvenir d’un quinze août, fête de l’Assomption, vécu à Chartres. La procession en l’honneur de la Vierge Marie empruntait l’espace public, celui des rues avoisinant la cathédrale. Tout le monde semblait trouver normal, correct, qu’on s’adonne à une telle pratique dans un pays que l’on dit de laïcité exemplaire. Comme quoi le privé peut aussi cheminer dans l’espace public. Suffit que l’on pratique une laïcité ouverte et intelligente.

Là où existe déjà un consensus, c’est concernant le droit d’aménager le privé selon ses croyances et sa conscience, à condition que cela ne mette pas en péril des valeurs communes. Car il y aurait péril si on s’y adonnait à des pratiques déshumanisantes comme le sont les crimes d’honneur, l’excision et autres abominations du même genre.

Au lieu de s’intéresser parfois de façon obsessionnelle aux signes arborés par les autres, ceux qui se disent chrétiens pourraient se préoccuper d’abord de réserver une place chez eux, dans les espaces privés dont ils ont la gérance, à des signes porteurs de transcendance et d’humanisme et qui sont particulièrement révélateurs de leur foi, Le crucifix en constitue le meilleur exemple. Il peut être de petite ou de plus grande dimension. Il est porteur d’un message d’espérance. Une espérance annoncée en premier lieu aux plus déshérités de la terre. Car le crucifié, c’est aussi, dans le cas de ce Juif marginal que fut Jésus, le ressuscité, le précurseur de la résilience de la vie, et cela dès ce monde-ci. Mystère qui nourrit l’espérance chrétienne face aux vicissitudes de la condition humaine et incite les croyants en Jésus-Christ à ne jamais cesser de croire à la possibilité de construire un monde meilleur.

Autre signe qui parle : l’image de la Vierge Marie, cette femme supérieure à tous les hommes sauf Jésus de Nazareth et, à sa manière, la plus célèbre féministe de l’Histoire. Dans certains foyers une icône rappelle sa présence. Ma mère, qui n’avait pas les moyens de se payer une icône, réservait une place d’honneur à une statue en plâtre de la Madone. Elle utilisait le creux à l’intérieur du plâtre pour y cacher des sous et quelques billets verts. Un témoignage de confiance envers la Madone et une assurance contre les voleurs.

Un beau signe ostentatoire, c’est la crèche de Noël. Son invention nous vient de François d’Assise, un saint que le pape François admire beaucoup. Elle enrichit le symbolisme de l’arbre de Noël, dont l’identité chrétienne est plutôt floue. Chacun des santons qui viennent l’habiter et lui donner vie pour un temps transmet un message de douceur et de fraternité. Un signe qui projette de la lumière et de la couleur dans un monde où la laïcité, quand elle devient aseptisée, tend à recouvrir le quotidien d’une grisaille ennuyante.

Je suis adepte d’une religion chrétienne décomplexée, qui transmet des messages de fraternité et d’espérance par le biais de signes hérités d’une longue histoire et porteurs d’humanisme, et ce dans le respect des croyances ou de l’incroyance des autres. Plus il y aura de crucifix, de statues de la Madone et de crèches de Noël dans les foyers- et ici et là dans des lieux publics, selon ce que pourraient souhaiter les citoyens- plus seront nombreux les points de repère où l’espérance viendra accrocher ses ailes. Ce qui contribuera à rendre la joie de Noël plus proche et plus tangible.