L’ÉCONOMIE DE DEMAIN

Hors de l’économie point de salut, disent beaucoup d’experts. De nos jours, une  ou un leader politique  qui ne parle pas d’économie donne l’impression de manquer de  sérieux. L’économie passe avant la réduction des inégalités, la  justice sociale,la qualité de vie, l’écologie. Qu’elle choisisse le chemin de l’austérité ou celui de la prospérité, c’est elle qui indique la voie à suivre, telle une Égérie moderne entourée de ses  ayatollahs : financiers haut de gamme, économistes chevronnés,  scribes attitrés, faiseurs d’opinion.

Pourtant il existe une autre façon de voir : celle qui ,  au-delà de la seule comptabilité et des profits à court terme,  place  au premier rang la réduction des inégalités, la justice sociale, la qualité de vie, l’écologie, et ce tout en s’adonnant à une saine gestion de la richesse collective. On parle alors d’économie sociale de marché. Certains  pays se sont déjà engagés dans cette voie , et avec succès. 

Comme nous le rappelle Jean XXIII, dans Mater et magistra, «  la richesse économique  d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance globale des biens, mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de l’économie nationale ».

EVITER LE SACCAGE

Des experts en foresterie ont alerté l’opinion  publique au  sujet de la menace qui pèse sur  la survie  du boisé Woodfield de Sillery ( Voir Le Devoir du 6 février). En effet,  le ministre de la Culture, supposément défenseur du patrimoine, a accordé à un promoteur la permission de saccager un espace arboricole  protégé jusqu’ici par un décret qui date de 1966,  au temps où le ministre Georges-Émile Lapalme était titulaire  des Affaires culturelles.

Le ministre actuel de la Culture pourrait, s’il y tient,  continuer de sympathiser  avec des promoteurs mais sans manquer à son devoir de protecteur du patrimoine. Il pourrait par exemple négocier  un échange  de propriétés  qui permettrait au  promoteur de construire ailleurs des condominiums , même s’il y a déjà surnombre dans la région de Québec.  On éviterait ainsi un saccage irréparable.

L’affaire  n’est pas banale  quand des  citoyens sont obligés de se mobiliser dans l’espoir de convaincre un ministre de la Culture de se comporter en défenseur du patrimoine.

DU PAIN ET DES JEUX

Les Jeux olympiques de Sotchi, qui auront duré deux  semaines,  coûteront au moins 50 milliards $ USA. Même s’ils  doivent s’accommoder d’un niveau de vie  peu reluisant les citoyens ordinaires, les travailleurs et les paysans russes paieront en grande partie la note, soit par leur labeur, soit par les ressources exportées sans qu’ils en profitent.  Sortent gagnants de l’aventure des trafiquants de tout acabit dont les malversations auront fortement contribué à l’accroissement des coûts.

Imaginons. On aurait pu,  avec un tel pactole,   fournir à plusieurs pays en développement  le capital nécessaire  pour rendre accessible à tous l’eau potable, moderniser l’agriculture, construire des réseaux de soins de santé, des écoles et des universités, concrétiser  ce que Paul VI appelait le développement intégral et solidaire. Mais un despote vaniteux a préféré satisfaire sa propre gloriole et les  pays riches ont accepté d’être de connivence avec lui.

Au temps des Romains, on calmait la grogne populaire en distribuant  du pain et en organisant des jeux. De nos jours, on offre des jeux, mais on oublie que des millions de citoyens du monde  sont en quête de pain. C’est un oubli qui comporte des risques.  La patience des pauvres a ses limites.  

LA TORTURE FAIT PARTIE DES MOEURS

Amnistie internationale nous apprend que 112 pays dans le monde pratiquent la torture et que d’autres la sous-traitent.  La plupart de ces pays sont signataires de la Déclaration universelle de 1948, où il est écrit que «  nul ne sera soumis à la torture ni à des peines  ou traitements cruels , inhumains ou dégradants »( art. 5). Entre les déclarations officielles et les pratiques, l’écart est flagrant.

Ce qui ne veut pas dire que les prises de position officielles et les chartes ne servent à rien. Elles réveillent la sensibilité morale et l’honneur. Elles obligent à  une certaine retenue dans le recours à des conduites barbares. Car les États tortionnaires sont soucieux de ne pas trop entacher leur réputation.Ils craignent l’intervention  d’organismes tels qu’ Amnistie internationale, qui  alertent l’opinion publique et réussissent  à freiner l’essor de ces pratiques inhumaines qui déshonorent ceux qui s’y livrent et ceux qui les tolèrent. Car il ne faut pas oublier ceux qui tolèrent, qui laissent faire, souvent  pour des motifs économiques ou par stratégie politique. À quoi s’ajoute le cas de ceux qui  pratiquent la sous-traitance, ce qui  est encore pire . De ce nombre  l’État fédéral canadien, qui  se le permet  occasionnellement, paraît-il. Pas  de quoi embellir le blason du « plus meilleur pays du monde ».

LE CONTENU D’ UNE CHARTE DES VALEURS

On a parfois l’impression, en écoutant  ceux qui débattent de valeurs québécoises et du projet d’une charte de la laïcité que le principe de l’égalité homme-femme constitue chez nous l’axe existentiel  de la vie et de l’éthique collectives. Comme  si les mâles d’ici avaient engendré au cours des années une race  de despotes hargneux, pas faciles à mettre au pas  et que l’avenir de la civilisation dépendait de leur domestication.  Pourtant, les  images de la vie quotidienne nous présentent  un tableau bien différent. Les hommes d’ici ne sont pas sans défaut, mais  généralement supportent bien la comparaison avec la faune masculine étrangère. Même que l’homo quebecensis offre parfois l’image d’un mâle pacifique, enclin à la conciliation, allant jusqu’a la  soumission passive. Si bien qu’on peut soupçonner que ceux qui ont rédigé le projet de  charte avaient présent à l’esprit, sans qu’ils en soient conscients,le spectre  d’hommes venus d’ailleurs. Ce qu’on appelle un préjugé.

Les valeurs qui marquent  ici la vie quotidienne sous-tendent un ensemble de droits et de pratiques qui débordent de beaucoup l’élémentaire principe de l’égalité homme-femme. Pensons par exemple au droit à la vie et au respect de toute vie humaine, à la liberté, incluant la liberté religieuse, à l’égalité de tous devant la loi, à la solidarité, au droit à la santé et à l’éducation, à la liberté d’opinion et d’expression, au droit d’association, à la promotion  d’une relative égalité sociale et économique. Ces valeurs et droits font partie d’un héritage social non moins important que les autres composantes de notre  patrimoine collectif.

On trouve un inventaire   de ces valeurs  dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Celle-ci représente une avancée précieuse qui a marqué l’histoire au lendemain de nombreuses turbulences et de conflits sanglants. Reste à faire en sorte que cette avancée devienne une réalité pour tous les peuples. Au fait, on est loin d’avoir atteint un tel objectif.  On a même l’impression que dans beaucoup de pays on s’en est éloigné. Pensons par exemple à la pratique devenue fréquente de la torture. Au point qu’il n’est pas certain que de nos jours la Déclaration de 1948 recevrait l’appui dont elle a joui à l’époque, tellement le respect des droits humains a connu un recul inquiétant en maints endroits à  l’échelle de la planète.

Je rêve d’un Québec de plus en plus respectueux du principe de l’égalité homme-femme. Mais sans qu’on en fasse une obsession, comme s’il incarnait à lui seul le substrat de l’éthique collective. Car il y a d’autres composantes  de notre patrimoine collectif auxquelles on doit porter attention et  qui valent qu’on en fasse la promotion dans la mouvance  de la Déclaration de 1948.

Il ne serait pas superflu que ceux qui rêvent d’un Québec nouveau- ce qui  est tout a fait légitime- nous disent quelle place ils sont prêts à garantir à ces autres valeurs, dont la  substance éthique  et la dimension universelle ne  le cèdent en rien au principe de l’égalité homme-femme.