COMMENT EST-ON PROGRESSISTE?

À une certaine époque, au temps où le marxisme était une religion, on arguait : si quelqu’un affirme qu’il ne sait pas s’il est de droite ou de gauche, c’est qu’il est de droite.   Pas toujours facile à décoder  dans les faits. Le même problème se pose de nos jours avec l’étiquette de progressiste. Il apparaitraît par exemple que si l’on est favorable à l’avortement généralisé, au mariage pour tous, à l’euthanasie, on est progressiste. Si on se positionne en sens contraire, on est réactionnaire. Si d’autre part  on milite en faveur de la justice sociale, d’une meillleure répartition de la richesse collective, de la protection de l’environnement, on est progressiste. Mais comment ficher  ceux et celles qui sont progressistes dans le domaine social tout en demeurant attachés à des valeurs telles que le respect du caractère sacré de la vie et le mariage  traditionnel?

Je n’ai pas de réponse à cette question. C’est  flatteur d’être considéré comme progressiste . Mais il faut se résigner, selon les cas et les circonstances, à être étiqueté tantôt comme progressiste, tantôt comme réactionnaire. L’important, ce sont les valeurs que l’on défend. Sans oublier que ceux qui distribuent les étiquettes ne sont pas toujours d’une compétence transcendante pour effectuer cette tâche.

JANETTE EN CROISADE

Janette Bertrand en veut aux religions, à toutes les religions, à commencer par la religion catholique.(Voir LE SOLEIL, 11 mars 2014).  Certaines revendications qu’elle formule sont fondées. Elle voudrait par exemple que les femmes aient accès au sacerdoce. Je suis heureux d’apprendre que cette question, spécifiquement ecclésiale, l’intéresse. Tout comme elle préoccupe des milliers de chrétiens, les uns étant favorables à l’idée, les autres non. Mais l’Église évolue. Attendons la suite.

Autre débat : il fut  un temps où des théologiens affirmaient que le droit de vote était une prérogative des hommes. Ainsi pensaient le Cardinal Villeneuve et de nombreuses personnalités religieuses et politiques de son époque. En revanche,  devant le risque que les communistes prennent le pouvoir en Italie, Pie XII mobilisa l’électorat féminin. Il enjoignit même aux religieuses cloitrées de sortir de leur couvent et d’aller voter. Le vote féminin, encouragé par le pape, sauva l’Italie de la menace communiste.

Égalité homme-femme, droit de vote universel, droit à l’éducation pour tous,  équité salariale : des valeurs dont la Doctrine sociale de l’Église fait la promotion . Auxquelles s’ajoutent  d’innombrable réalisations   en éducation, en santé, en services sociaux et dont les femmes bénéficient à l’égal des hommes . Bénéficiaires mais  aussi , en maints cas, initiatrices et chefs de file. Ce n’est pas un mauvais bilan pour une religion de présumés phallocrates.

DES MOTS QUI NE FONT PAS PEUR AILLEURS

Ailleurs dans le monde on parle d’indépendance, de souveraineté ou encore de référendum comme désignant des outils politiques précieux. Ce ne sont pas des mots qui font peur. Au Québec,on dirait que pour bon nombre de fédéralistes ce sont des maladies. Par exemple, on dénonce le « spectre » d’un éventuel référendum , alors que le recours à cette forme de consultation populaire est vu ailleurs comme une pratique démocratique génératrice de paix sociale. Sauf quand une puissance impérialiste l’utilise à ses propres fins.

Quant à l’indépendance politique,- ou la souveraineté si l’on préfère- , près de deux cents nations dans le monde la considèrent comme un acquis historique précieux, «  une vraie affaire ». Allons dire à des Ukrainiens . des Polonais, des Lettons, des Estoniens, des Lituaniens, des citoyens du Timor-Oriental, des Algériens , des Soudanais du Sud, des Croates, des Slovènes, d’ex-colonisés de provenances diverses qu’ils se sont attaqués à un faux problème en revendiquant l’indépendance politique. Écoutons la réponse. Étonnant que pour beaucoup de nos fédéralistes la tutelle que subissent les Québécois apparaisse comme un idéal alors qu’ailleurs on n’en veut pas.

Faut reconnaître que l’indécision qui pour le moment prédomine chez nous favorise ce statut anormal. Car c’est l’affirmation au départ d’une volonté collective et majoritaire.qui permet de se donner un pays à soi. Ce que rend possible la tenue d’un ou plusieurs référendums. Lesquels ne sont pas des spectres qui sèment la peur, mais apportent plutôt un éclairage précieux et fournissent un guide pour l’avenir. Lesquels aussi témoignent d’une bonne santé démocratique, ce dont il faut se réjouir.  

HAUTEMENT HUMANITAIRE

La politique  de lutte contre l’itinérance , que vient de rendre publique la ministre déléguée aux services sociaux, Véronique Hivon,  a de quoi réjouir, et ce  à plusieurs titres. Le projet conjugue harmonieusement le vouloir politique avec les interventions sur le terrain d’individus et d’organismes riches d’une précieuse expertise. C’est celle-ci qui a guidé le choix des axes d’invervention prioritaires : le logement, les services de santé et services sociaux, le revenu, l’éducation, l’insertion sociale et professionnelle, la cohabitation sociale et les enjeux liés à la judiciarisation.

Une règle : génénérale, particulièrement en santé : que les services se rendent à la personne plutôt que d’obliger les personnes à  rejoindre les services. .Autre règle : réduire  les embûches administratives , par exemple dans la perception des chèques d’aide sociale.

Il y a là quelque chose de rafraichissant dans cette  façon d’ humaniser l’intervention étatique dans la vie quotidienne de citoyens qui font partie des plus démunis et des plus dépendants.

VIVRE ENSEMBLE AU MILIEU DES RUPTURES

Je proposais sur mon site, il y a plus d’un an, une réflexion sur ce que je considère comme étant trois ruptures du consensus social au sein de la  société québécoise et dont on constate aussi l’apparition dans d’autres pays.  La première a trait à la pratique généralisée de l’avortement, la deuxième s’inscrit dans la foulée de la redéfinition du mariage, où l’on  englobe désormais l’union entre personnes de même sexe, la troisième fait suite à la décision d’inclure l’euthanasie dans l’ensemble des pratiques médicales éthiquement admissibles. Pour les uns, une telle évolution illustre le progressisme qui caractérise des sociétés modernes, pour d’autres elle témoigne d’une dégradation des valeurs morales et porte atteinte au consensus social nécessaire à un vivre ensemble harmonieux.

On constate, à la lumière de ce que rapportent les médias,  un durcissement  des positions adverses, peut-être plus particulièrement de celles qui se réclament du progressisme. Par exemple, le simple report  du projet de loi sur les soins en fin de vie a été perçu par certains  comme un recul antihumaniste et un manque de compassion,  comme s’il existait déjà des listes d’attente de patients en fin de vie qui ne rêveraient que d’une chose, à savoir  qu’on leur administre sans tarder la potion magique qui ouvre la porte sur un autre monde. Et comme si, en attendant l’adoption du dit projet de loi, on ne pouvait pas occuper son temps à favoriser l’accès à ces soins palliatifs  dont tout le monde vante les bienfaits.

Les ruptures se durcissent, il faudra vivre avec. C’est  une caractéristique de la démocratie que de protéger un espace  pour les confrontations non-violentes. Elle assure aussi une place pour des initiatives qui adoucissent le choc des ruptures. C’est ainsi que  dans un contexte de pratique généralisée de l’avortement  de nombreux  organismes voués à la défense de la vie apportent leur soutien à des femmes enceintes en situation de détresse . Autre signe encourageant : alors que jadis une grossesse non souhaitée semait la consternation et la honte, il arrive souvent de nos jours qu’ un entourage attentif et chaleureux s’empresse de faire une place pour celui ou celle dont la venue prochaine dérange. Quand un entourage se fait accueillant, la tentation est  moins grande de recourir à l’avortement.

Au point de vue anthropologique le mariage entre personnes de même sexe apparaît comme une fantaisie juridique. Son invention comporte en outre l’inconvénient d’occulter les avantages d’un contrat social spécifique qui pourrait unir les personnes de même sexe sans mettre en question la nature même du mariage. En revanche, l’homophobie représente une menace grave pour le vivre ensemble. Une menace qui commande une tolérance zéro. Au lieu de rêver de  recorriger le Code civil,  mieux vaudrait, dans l’immédiat, encourager la pratique de comportements  civilisés et humanistes face à des orientations  sexuelles dont la source, de toute façon,  ne relève pas de la liberté des individus. Et ce tout en espérant en contrepartie obtenir un égal respect pour une vision des choses dite traditionnelle dont la validité  anthropologique ne fait point de doute et dont la reconnaissance est  essentielle à la stabilité du tissu social.

Vivre ensemble au milieu des ruptures. Cela n’empêche point les débats, de vrais débats,  qui vont au-delà des sophismes  que nous servent des faiseurs d’opinion. La légèreté des propos se marie mal avec la  gravité de problématiques qui aboutissent  à des  ruptures du consensus social. Il est bon que tout le monde en parle, mais non sans y apporter un certain bagage d’intelligence et une dose minimale de sensibilité  morale.