UN ÉVÊQUE A PARLÉ

Dans un billet daté du 20 avril 2014 et intitulé La loi du talion  j’exprimais le souhait que les leaders religieux chrétiens de la République centrafricaine mettent en garde leurs coreligionnaires contre la tentation d’appliquer la loi du talion envers les musulmans qui, auparavant, s’étaient livrés à des exactions contre eux. Or j’apprends que mon souhait avait déjà été exaucé puisque, dès février 2014,  l’archevêque de Bangui , Monseigneur Dieudonné Nzapalainga , avait dénoncé ce qui semblait être un début de génocide contre les musulmans. Pas question donc de légitimer la vengeance en invoquant  la loi du talion.

Félicitations et hommages à cet archevêque courageux qui va à contre-courant en s’inspirant des  valeurs de pardon et de non-violence proclamées dans l’Évangile. Puisse son exemple être imité  par des gouvernements islamistes qui ailleurs, se font une spécialité de persécuter des chrétiens  qui ne souhaitent qu’une chose : vivre et pratiquer leur religion en paix.

SORTIR DE L’IMPASSE

La récente campagne électorale au Québec s’est transformée en tsunami politique. À l’origine du bouleversement le choc provoqué par un candidat qui, brandissant le poing, a révélé qu’il souhaitait qu’on se donne un pays. Quelle horreur! Eut-il annoncé qu’il voulait qu’on se soumette à un pouvoir étranger, on aurait peut-être excusé le propos. Mais rêver de se donner un pays, il y avait là, paraît-il, motif à déchirer ses vêtements, comme fit jadis un certain Caïphe dont il est question dans les Évangiles.

On aurait dû plutôt porter attention à la réaction émotive, parfois virulente, de ceux et celles que ce geste semble avoir scandalisés. En présumant que ce sentiment soit sincère, il faut en conclure que deux positions, irréconciliables, s’affrontent au Québec : d’une part un attachement viscéral et inconditionnel au statu quo constitutionnel, d’autre part la ferme conviction que la souveraineté politique constitue le statut normal pour un peuple normal. Deux positions qui alimentent une tension permanente au sein de la société d’ici. Entre les deux extrêmes s’étend un espace mou où campent des électeurs qui  s’intéressent peu ou pas à la question nationale et déterminent leurs choix politiques en fonction d’intérêts sectoriels ou individuels, peu importe l’impact de ces choix sur l’avenir de la collectivité.

Il s’ensuit, à court terme, un blocage, un horizon sans issue, du surplace qui ne peut être que nuisible à la croissance de la société québécoise. On pourrait y mettre fin si les nombreux citoyens qui rêvent de souveraineté (40% de la population, semble-t-il, un pourcentage encore plus élevé chez les francophones) abandonnaient leur rêve d’un pays   bien à eux. Ou si les fédéralistes de stricte obédience ne faisaient pas de leur option pancanadienne une sorte de fétiche, coulé dans le béton, à la manière du jeune Justin Trudeau ou du penseur Maxime Bernier. Mais ces deux voies de sortie ne sont  vraisemblablement pas à portée de main.

Chantiers à explorer

Il est possible néanmoins qu’un recadrage de la position souverainiste puisse entraîner  un déblocage. On pourrait, sans mettre en veilleuse l’idéal de l’indépendance nationale,  cibler le réalisable à court terme, englobant des objectifs concrets qui concernent l’avenir  de la société québécoise; des objectifs qui devraient normalement trouver leur place dans l’agenda de toute formation politique qui a vraiment à cœur le progrès du pays d’ici.

Premier objectif : aider à la prise de conscience d’une identité nationale. Tout simplement parce que cette identité, bien comprise et bien assumée, est un moteur de progrès, un facteur de croissance aussi bien économique que sociale, comme le montre l’histoire des États-Unis, de la France ou de la Grande-Bretagne. Or nombreux sont les Québécois qui ne savent pas qu’ils forment une nation, qu’ils incarnent une personnalité collective porteuse de dynamisme. Ils sont mal enracinés et ont besoin d’être rapaillés, comme dirait Gaston Miron. Quand on ne sait pas d’où l’on vient et qui l’on est, on est peu intéressé à assumer sa propre identité, ignorant que cette prise de conscience influe sur les choix culturels, sociaux et politiques.

A la source de celle-ci s’inscrit l’appartenance à une société distincte, francophone. Or cette caractérisque culturelle est en péril au cœur même du grand Montréal. C’est l’anglicisation de la métropole du Québec qui devrait inquiéter et non  le spectre d’un hypothétique référendum. Quand Montréal sera devenue une ville vaguement francophone, où la langue française en sera rendue à survivre dans des retranchements, il n’y aura plus nécessité de tenir un débat sur l’avenir du Québec.Le dossier sera clos. Voilà une «  vraie affaire » qui devrait normalement préoccuper autant les fédéralistes que les souverainistes.

Problème de l’heure : l’intégration de nouveaux arrivants dont les traditions religieuses et culturelles mettent en question les valeurs communes de la société d’ici. Le défi est de taille et devrait aussi  préoccuper les deux camps qui se font face.

D’autres questions devraient intéresser tout parti politique qui se dit soucieux  de l’avenir du Québec : ainsi la menace d’un fédéralisme prédateur qui cherche sans cesse à empiéter sur les compétences des provinces, le partage inéquitable des ressources financières, l’absence du Québec sur la scène internationale. De telles problématiques  devraient  intéresser non moins les fédéralistes que les souverainistes . Il serait triste que le Québec emprunte la pente glissante de la dépendance et se contente de vivre en tutelle sous une férule pancanadienne.

Autre objet de débat: le projet de société que l’on veut mettre de l’avant. La grande majorité des citoyens désire sûrement vivre dans une société démocratique où l’on respecte la liberté d’opinion et d’expression, incluant une liberté religieuse respectueuse des valeurs communes, où l’on accorde la préséance à une économie humaine dont tous puissent profiter et pas seulement une minorité, où l’éducation et les soins de santé sont accessibles à tous, où l’écologie et le respect de l’environnement font  partie des « vraies affaires ». Reste à discuter des moyens à prendre pour atteindre de tels objectifs. Fédéralistes et souverainistes peuvent, en ces matières,  réussir  des rapprochements.

Le rêve qui perdure

Nonobstant des virages parfois déprimants dans le cheminement de leur histoire nombreux sont les Québécois qui continuent de rêver de souveraineté. Un rêve qui,  assumé par une fraction imposante de citoyens, ouvre la porte au changement. Comme le dit un chant populaire brésilien,  «  lorsqu’ on rêve seul, ce n’est qu’un rêve. Lorsque nous rêvons ensemble, c’est le commencement de la réalité ». Le rêve souverainiste s’appuie sur le précédent de près de deux cents nations qui, parfois dans des conditions pénibles, ont accédé à l’indépendance. Il peut aussi trouver un encouragement dans la manière de voir du pape polonais Jean-Paul 11, fils d’une  nation qui a longtemps rêvé de liberté et d’indépendance avant d’y accéder.  « Je souhaite, a-t-il dit, que toutes les nations, même les plus petites, même celles qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l’Organisation des Nations-Unies ». Un propos qui fait rêver.

LA LOI DU TALION

Ce qui se passe en République centrafricaine me trouble beaucoup. Là-bas, une minorité musulmane, en possession du pouvoir politique et militaire , a longtemps persécuté les chrétiens,  majoritaires. Mais ceux-ci ont fini par s’emparer du  pouvoir. Désormais en position de force , ils ont entrepris à leur tour de persécuter la minorité musulmane. Ce qui donne lieu à une guerre civile où s’entremêlent croyances religieuses, intérêts miniers et commerciaux et où des agents extérieurs tirent les ficelles.

Cette mixture économico-religieuse ne sent pas bon. Non plus la tendance à vouloir appliquer la loi du talion. Je souhaite que les leaders religieux chrétiens du pays rappellent à leurs ouailles, s’ils ne l’on pas déjà fait,  que la vengeance et la violence ne font pas partie du message évangélique. On ne peut prétendre  leur imputer  une légitimité morale dans le but de sanctionner des comportements inadmissibles. Dans une optique chrétienne, ce sont là des dérapages.

Ce qui est chrétien, c’est la non-violence, le dialogue et, en situation d’exception,  un  recours civilisé à la force pour instaurer la paix, comme tentent de le faire les troupes d’intervention qui s’activent en Centrafrique. Mais pas la vengeance.

À l’occcasion de Pâques le pape François a prié pour qu’advienne la paix en République centrafricaine. Je souhaite que dans une intervention ultérieure il rappelle aux chrétiens de ce pays que la loi du talion ne peut remplacer l’Évangile.

SABOTAGE SOUS COUVERT D’ÉCONOMIE

Institution fédérale, la Société Radio-Canada a joué un rôle crucial dans le développement de la francophonie québécoise. Elle a été et demeure un facteur  de dynamisme culturel et un agent  important au service de la  langue française. Elle a aussi contribué  largement aux grands débats de société, et ce parfois dans des conditions  difficiles. Pensons par exemple à la situation délicate qu’elle a vécue  lors de la crise d’octobre 1970, face aux pressions exercées par le régime Trudeau.

On semble opter actuellement  pour des mesures de nature économique visant à contraindre  la mission sociale et culturelle de la société d’État . Victime de restrictions  budgétaires draconiennes, Radio-Canada risque d’avoir à se soumettre aux lois du marché et de se transformer peu à peu en une boîte de communications forcée d’offrir des produits aseptisés et  d’abandonner en grande partie sa mission culturelle et sociale.

Il y a là une «  vraie affaire »  qui devrait préoccuper tous les Québécois, peu importe qu’ils soient d’allégeance souverainiste ou fédéraliste.

UNE ÈRE NOUVELLE

Plus le pape François se rapproche des gens, plus il les attire et en même temps plus il prend ses distances avec un certain style de gouvernance, solennel et un peu figé.  Quoique ses prédécesseurs  savaient tout de même sourire et parler au monde. Avec un talent inégal. Jean XXIII et Jean-Paul II furent de bons  communicateurs, Pie XII faisait plus solennel et un peu figé. Chacun son charisme.

Avec François, c’est la papolatrie qui écope. L’image d’un Souverain Pontife trônant au-dessus des croyants s’estompe dans le décor,  celle d’un pasteur  qui vit au milieu de ses brebis occupe de plus en plus l’espace quotidien. Peu de choses semblent avoir changé dans l’Eglise depuis un an,  mais on devine quand même qu’est en train de se produire un grand virage. C’est subtil, discret, tout  en douceur, mais bien réel.

La fin de la papolatrie ouvre la voie à une ère  nouvelle, celle d’un modèle de gouvernance  qui nous rappelle les débuts de l’ère chrétienne, au temps de l’Apôtre Pierre. Voici qu’un centurion nommé Corneille se prosterne  à ses pieds. Et Pierre de lui dire : « Debout! Moi aussi je suis un homme! »  Donc pas un surhomme, mais tout simplement le serviteur des serviteurs de Dieu, aurait dit  le pape François.

IDENTITÉ NATIONALE

L’identification d’un individu à une histoire, à  une langue, une culture, une nation,  contribue à fixer le profil d’une collectivité.  Elle précise l’image d’une société et de son mode de vie . Ainsi,  les hommes et les femmes héritiers d’une histoire marquée par le succès et  riche en réalisations sont enclins à affronter l’avenir avec confiance. En contrepartie,  la confiance, qui prend cette fois-ci la forme d’une résistance,  peut aussi être présente chez ceux et celles dont la passé témoigne  d’une  volonté de survivre et qui s’est affermie à travers les épreuves et les contraintes. Un sentiment de ce genre est  ressenti et vécu par un grand nombre de Québécois. Mais cette identification  demeure inégalement partagée  et véhicule  une ambiguité qui déteint sur le sentiment d’appartenance .

La construction de l’identité québécoise  a débuté dès  les origines de la Nouvelle-France. Samuel de Champlain rêvait de créer un nouveau peuple, de langue française, en solidarité avec les Amérindiens. Il souhaitait  que les colons français épousent des Amérindiennes et avec elles fondent une nouvelle nation. Cela fut une réussite hélas bien partielle. Plus tard, au lendemain de la Conquête anglaise, la question de l’identité revêt une dimension dramatique. Il faut choisir entre survivre ou disparaître. Avec le soutien de l’Église les gens d’ici choisissent de survivre en  comptant avant tout sur leurs propres moyens, fort modestes, et aussi sur  la tolérance du Conquérant, obligé de tenir compte  de la réalité démographique et politique. S’ensuivra plus tard l’affrontement entre les Patriotes et la puissance coloniale , lequel aboutit au rapport Durham, qui programmait la disparition  de la nation québécoie. La tentative échoua. Puis vint le projet d’une  confédération pancanadienne , considéré par les uns comme un piège et une duperie, par les autres comme un moindre mal et un compromis acceptable. Ainsi s’est construite peu à peu , au cœur de l’Amérique du Nord, au milieu des aléas de l’histoire, une nation bien identifiable,  avec ses caractéristiques propres.

La conscience de cette identité est sous-jacente aux  débats sur l’avenir du Québec. Mais  elle alimente  des perceptions divergentes. Chez nombre de Québécois , l’appartenance identitaire demeure ambigüe. Une ambiguité qui traîne dans le décor depuis longtemps.  Il fut une époque  où on insistait pour se dire d’appartenance canadienne-française  et non anglaise, et ce tout en affirmant sa loyauté envers la Couronne britannique. De nos jours,  certains se sentent d’abord Canadiens alors que  d’autres se  définissent comme Québécois. Donc une dualité  dans la perception de son appartenance, qui explique en grande partie l’incapacité  des Québécois d’affirmer collectivement leur identité propre. Incapacité renforcée par la venue de nouveaux arrivants dont plusieurs  s’identifient à l’espace canadien et pensent n’en avoir rien à cirer  avec le projet d’une souveraineté québécoise.

S’ensuit une grande difficulté de réaliser un projet collectif qui puisse mobiliser la majorité des citoyens. Quand on ne perçoit  pas clairement d’où l’on vient, comment on se définit, de quelles valeurs on est porteur, de quel ensemble culturel on fait partie, on risque de disperser ses énergies à ras le sol, parfois  dans des réalisations dérisoires qui ne résistent pas à l’usure du temps. Nul doute que des objectifs sectoriels ont  leur place et  sont légitimes et nécessaires, telles  la consolidation des acquis et la réponse à donner à de nouveaux défis. Mais  cela ne permet pas d’éluder la question fondamentale  de l’identité, à  laquelle doit trouver réponse tout peuple  qui aspire à devenir  maître de son destin.

Ce qui compromet en premier lieu  l’avenir du Québec , c’est l’incapacité de faire consensus  dans un grand projet collectif issu de l’histoire, marqué par une langue et  des valeurs communes; une impuissance  qui trouve sa source première dans la confusion entretenue autour de l’identité nationale.  Difficile d’élaborer de grands projets quand on ne semble pas savoir clairement d’où l’on vient,  qui on est et ce  qu’on envisage comme avenir. Ce qui sans doute explique le sombre  pressentiment qui habitait le grand poète  Gaston Miron  quand il parlait du «  sentiment dévorant de disparaître sur place de ce peuple qui n’en finit plus de ne pas naître »