UN SILENCE QUI INQUIÈTE

En Syrie, en Irak, au Soudan, au Kénya, en Somalie et ailleurs des musulmans assassinent des chrétiens mais aussi d’autres musulmans. Il arrive parfois que les crimes sont perpétrés sous l’oeil des caméras. Des musulmans s’enfuient, espérant connaître un meilleur sort dans d’autres pays.  Le monde islamique est devenu en bonne partie une terre marquée par la violence.

Des voix s’élèvent pour exprimer l’horreur et la désapprobation. Mais celles que j’entends ne proviennent pas- ou rarement – du monde musulman. Comme si la tolérance face à la violence était devenue une coutume, une habitude, dans l’espace marqué par l’islam.

Des experts chrétiens et musulmans s’adonnent à l’oécuménisme. J’espère que dans leur  dialogue interreligieux ils trouveront du temps pour parler des pauvres gens qu’on assassine au nom d’Allah, qu’ils soient musulmans ou non.  Et peut-être voudront-ils manifester leur indignation à haute voix. Ce qui serait une bonne façon de démontrer l’utilité des échanges auxquels ils s’adonnent.

UNE AVANCÉE DÉMOCRATIQUE EN PÉRIL

J’ai déjà exprimé mon inquiétude au sujet de l’avenir qui attend la loi québécoise sur le financement des partis politiques; une loi dont, je pense, on ne trouve nulle part l’équivalent en Amérique du Nord et en Europe, et qui nous fait honneur ( Voir Une bonne loi menacée, mai 2013). De nouveau je m’ inquiète.

Car il arrive que la Commission Charbonneau continue de causer des dommages collatéraux, ce qui est sans doute inévitable dans une opération de ce genre. Ces dommages affectent entre autres la loi sur le financement des partis politiques. À la suite de dérapages qui se sont produits dans les milieux des affaires et des trafiquants d’influence certains en sont venus à porter un jugement sévère sur cette loi, la déclarant inefficace et inutile. Ils ignorent ou font semblant d’ignorer qu’elle constitue une avancée significative dans le bon fonctionnement des institutions démocratiques.

On oublie de rapppeler que les citoyens, en grande majorité, respectent la loi . Celle-ci leur offre l’occasion de contribuer de façon efficace à la joute politique. Grâce à elle, le citoyen et militant ordinaire est mieux équipé pour faire face à l’influence que tentent d’exercer des pouvoirs financiers, occultes ou non; mieux équipé pour contrecarrer le pouvoir de l’argent.

Il est regrettable qu’on ait réduit de façon aussi draconienne ce pouvoir d’intervention du citoyen ordinaire qui, en retour de sa participation financière, ne demande rien, sinon que le candidat ou la candidate qu’il aura contribué à élire soit fidèle à des valeurs auxquelles il croit. Ce citoyen et militant ordinaire n’est généralement pas du genre à négocier des avantages indus. Le financement populaire représente pour lui un outil efficace de participation à la vie politique. Il ne faut pas le priver de cet outil sous prétexte que quelques poignées de tripoteurs tentent d’en fausser le fonctionnement. Vaut mieux plutôt renforcer la loi que de régresser au plan de la vie démocratique, ce qui serait le cas si on revenait à l’époque des financements indus, occultes ou non.

TRAVAILLEURS DE L’OMBRE

(Mot de presentation a l’occasion du colloque sur les frères enseignants, mai 2014)

Je connaissais  peu le monde  des frères enseignants avant de devenir aumônier et professeur à l’Académie de Québec. J’avais pourtant vécu de nombreuses années dans leur voisinage,  à titre d’étudiant et ensuite de professeur au Petit Séminaire. Les prêtres du Séminaire- ceux qu’on appelait les messieurs du Séminaire-  respectaient les frères enseignants  tout en les ignorant poliment, à l’exception de vedettes comme Marie-Victorin ou Clément Lockwell; ou  encore Frère Palasis, un pionnier à l’origine du projet d’une Faculté des sciences de l’administration  sur le futur campus universitaire.

Nonobstant cette distance du regard, on avait tendance in petto à considérer les Frères des écoles chrétiennes comme des rivaux, car ils avaient  instauré le cours classique sans grec et tracé ainsi une nouvelle voie qui permettait d’accéder au palier universitaire. Ils avaient contribué à affaiblir un monopole. Mais ce n’était pas dans les habitudes des prêtres du Séminaire de parler  ouvertement de cet irritant. On préférait, en autant que je me souvienne, ne pas aborder la question. Il ne leur apparaissait pas séant  de gloser sur les mérites respectifs d’ institutions et de programmes d’enseignement  qui, à leurs yeux, se situaient à des niveaux différents.

Mes fonctions d’aumônier et de professeur à l’Académie de Québec m’ont permis de découvrir un monde plein de dynamisme, de connaître de près des  travailleurs de l’ombre qui assuraient la présence, au cœur de la ville de Québec, d’une remarquable équipe de gens du savoir, d’une compétence et d’un dévouement exemplaires. Des experts en litttérature, en sciences, en mathématiques, en histoire, en sciences de  l’administration; des animateurs de vie étudiante qui surent découvrir et faire s’épanouir des talents du calibre de Gaston L’Heureux et de plusieurs autres vedettes du monde des  arts. Un vaste chantier de culture et d’humanisation. Et cela dans la discrétion et sans se prendre pour d’autres.

Des souvenirs, des images me reviennent en mémoire. Par exemple celle de Frère  Raoul, professeur de mathématiques pendant près d’un demi-siècle,  reconnu  pour sa grande compétence et son savoir pédagogique. Originaire de France, il quitta son pays natal à l’époque où de grandes vagues antireligieuses s’abattaient sur sa patrie.  Une fois accompli le travail de l’année scolaire, il occupait son été  à donner des cours de recyclage aux étudiants qui avaient échoué aux examens. Son loisir personnel consistait à fabriquer un agréable vin léger  auquel nous avions droit  certains jours de fête. Ainsi s’est déroulée sa vie,  dans le service et la discrétion. Un travailleur de l’ombre parmi d’autres.

Ont ainsi oeuvré chacun à leur façon des milliers de religieux enseignants qui, dans toutes les régions du Québec, ont contribué à l’éducation des jeunes, aussi bien dans les mileux ruraux que dans les villes.  Ce qui aurait agacé Voltaire,  qui déplorait que les Frères des écoles chrétiennes s’emploient à  fonder des écoles dans les campagnes et à  scolariser autant les jeunes ruraux que les jeunes urbains. Car le seigneur de Ferney, grande figure de l’époque des Lumières, craignait qu’en développant le savoir dans les campagnes on ne puisse plus compter sur une main-d’oeuvre agricole à bon marché. À l’opposé, les Frères des écoles chrétiennes mettaient  leur confiance  dans le pouvoir libérateur de l’éducation.Leurs successeurs de l’Académie de Québec étaient de cette  école. Ils ont partagé la même conviction et l’ont transmise de façon concrète.

On tend à identifier une société en se référant aux têtes d’affiche, celles qui ornent  les manuels d’histoire. Mais  elle se  construit avant tout par le bas, comme l’a si bien démontré Fernand Braudel. Les religieux enseignants font partie des bâtisseurs qui ont oeuvré à la base, tout en ouvrant des voies qui donnaient accès aux paliers supérieurs du savoir. Ils l’ont fait dans la discrétion et sans rien demander en retour. La nation québécoise leur doit beaucoup. Elle est en déficit d’un devoir de  reconnaissance à leur égard.

Mais pour s’acquitter de ce devoir il faut être capable de se souvenir. Or, nonobstant ce qu’affirme notre devise nationale, il ne semble pas que le souvenir soit chez nous une pratique répandue. Ce n’est donc pas un luxe que de consacrer une journée à  dresser l’inventaire de l’héritage transmis par les religieux enseignants.Pas un luxe, mais bien  plutôt un devoir de mémoire.

UN DÉBAT QUI RESURGIT

Des faiseurs d’opinion avec décrété que le débat sur l’avortement était une affaire classée. Le premier ministre Harper avait mis le couvercle sur la marmite tout en tolérant que les députés de son parti puissent continuer de discuter de l’affaire. Quant au chef libéral Justin Trudeau, il a pris les grands moyens : pas question d’accepter une nouvelle candidature qui ne soit pro-choix, même si son diktat contrevient à la Charte canadienne des droits et libertés, jadis parrainée par Pierre Trudeau. Donc, une affaire close, en apparence.

Débat relancé

Mais voici que l’affaire resurgit. Les pro-vie s’activent plus que jamais. Plusieurs raisons les motivent. La première est d’inspiration humaniste. Les pro-vie perçoivent avec raison, dans ce débat, un enjeu porteur d’une dimension éthique cruciale, à savoir la protection d’une vie humaine ou potentiellement humaine. Ils rejettent à bon droit la théorie qui veut que le fœtus ne soit qu’une sorte d’appendice dans le corps de la mère et dont celle-ci peut disposer à sa guise. Ils considèrent que ce fœtus constitue une entité vivante distincte,ce que confirment à la fois le sens commun et les avancées scientifiques.

Un autre motif explique leur militantisme : l’absence, à l’échelle canadienne, d’une législation entourant le recours à l’avortement. Ce vide juridique ouvre la porte à de graves dérapages. Il appert qu’on dénombrerait au Québec un avortement pour trois naissances. Pour une nation, c’est suicidaire.

Confusion entre l’éthique et le politique

Mais des pro-vie compliquent le débat en établissant une équation entre les convictions éthiques et les choix politiques. Car , rappelle saint Thomas d’Aquin, les lois doivent être imposées aux hommes selon la condition de ceux-ci et ne doivent pas nécessairement réprimer tout ce qui est mal ( Somme théologique, 1a 2ae, q,96,art.6) Le législateur est obligé de tenir compte des niveaux variables de sensibilité morale. Il s’ensuit que la loi peut se distancier des valeurs et des convictions éthiques que partagent de nombreux citoyens pour se concrétiser dans des normes imparfaites mais qui s’ajustent à la réalité telle que perçue et vécue par d’autres.

Contenu d’une loi imparfaite

Encore faut-il qu’il y ait une loi. Il apparaît urgent de pallier le vide juridique qui affecte les sociétés québécoise et canadienne et constitue un cas unique, à ce que je sache, dans les pays de traditions et de cultures apparentées. Le statu quo s’avère de plus en plus intenable. En laissant perdurer la situation actuelle on risque que le débat ne s’envenime et on favorise la multiplication des dérapages qu’on déplore actuellement.

Donc il semble bien qu’on doive légiférer. La loi souhaitée devrait inclure, entres autres, les éléments suivants : 1) l’affirmation du caractère sacré de la vie humaine; 2) la tolérance,à titre d’exception, de l’avortement dans des situations particulièrement dramatiques; 3) des balises rigoureuses dans le traitement de ces exceptions;4) ) la promotion d’attitudes et de comportements qui témoignent d’une vraie culture de la vie, par exemple : l’accueil de toute vie qui s’annonce, peu importe le contexte et les circonstances; un environnement social qui garantit une place décente à la famille et aux enfants; la lutte contre les préjugés entourant les naissances hors mariage; 5) une politique de régulation des naissances qui favorise une paternité et une maternité responsables et inclut le recours aux moyens dits artificiels de contraception.

Le refus d’une vie qui s’annonce inopinément, c’est plus celui d’une société qui le pratique que celui d’une femme en situation de détresse. Dans une société imprégnée de la culture de la vie, le recours à l’avortement est voué à devenir une rare exception que le législateur peut circonscrire et reconnaìtre tout en l’encadrant de balises clairement identifiables.

Une exception de plus

Peut-on en principe admettre des exceptions qui affectent le droit à la vie et le respect de la vie? À des pro-vie qui, au nom du caractère sacré de la vie humaine. refuseraient d’envisager que de telles situations puissent advenir, on peut se permettre de signaler qu’elles existent déjà. Ainsi en est-il par exemple du droit de légitime défense, lequel affirme qu’on peut s’en prendre à la vie d’un agresseur; un droit reconnu dans les lois et coutumes.

Est aussi reconnu le droit de mettre à mort des ennemis au cours d’un conflit armé. On va jusqu’à célébrer la bravoure de ceux qui ont tué des ennemis ou sont morts au combat. On élève même des monuments en leur honneur.

Les responsables politiques et les généraux qui ont décidé de la destruction de Dresden, d’Hiroshima et de Nagasaki avaient, semble-t-il, une notion élastique du respect de la vie, mais l’histoire les a néanmoins jugés comme étant des gens de bien, voire des héros et non des criminels. En comparaison de ce qu’ils ont fait,la femme en désarroi qui recourt à l’avortement fait plutôt penser à une brebis sans défense. Si on la considère comme une criminelle, que dire de ceux qui,en temps de guerre, ont programmé la mort de milliers ,voire de centaines de milliers d’innocents?

Comme quoi il ne suffit pas de faire appel à un grand principe. Il faut aussi se metttre en situation et s’inscrire dans le concret de la vie. Les manières différentes de percevoir les choses peuvent alors conduire à des conclusions diverses.C’est ce qui se produit dans le débat sur l’avortement.

En attendant

On peut réclamer l’adoption d’une loi, mais il peut s’écouler beaucoup de temps avant qu’elle ne devienne réalité, surtout si on veut qu’elle reçoive l’appui de toutes les formations politiques, ce qui serait souhaitable dans une matière de ce genre. En attendant , on peut se permettre d’espérer que les instances médicales et sociales qui ont à prendre des décisions dans le domaine des interruptions volontaires de grossesse se conforment à un protocole qui dicte les régles à suivre et limite les risques de dérapages. Si bien qu’on pourra ainsi pallier pour un temps l’inaction du législateur.