BILAN D’UN MASSACRE

Dans une chronique intitulée Une guerre pour rien  (La Presse, 28 août 2014), la journaliste Agnès Gruda dresse un bilan sommaire du dernier affrontement entre Israël et le Hamas. Du côté israélien on dénombre 70 morts, dont 64 militaires, à quoi il faut ajouter le lourd tribut psychologique qu’ont payé des milliers d’Israéliens habitant le sud du pays et qui furent soumis aux attaques erratiques de roquettes en provenance de Gaza. De ce côté-là le bilan est dramatique: 2100 Gazaouis tués par les missiles israéliens, dont 490 enfants, plus de 1800 orphelins et 10000 blessés. À quoi s’ajoute la destruction de 130 mosquées, 140 écoles et de dizaines d’immeubles résidentiels. À noter que d’autres sources de renseignement font état  de dommages subis par des centres hospitaliers et de la destruction de l’unique centrale de production d’électricité.

Deux chiffres étonnent particulièrement : le nombre élevé  d’enfants tués et d’écoles détruites. On ne comprend pas le genre de stratégie politique  qui a pu inspirer des choix pareils. À moins qu’on ait voulu tout simplement terroriser, donc pratiquer une forme de  terrorisme,celui du plus fort face au terrorisme de lanceurs de roquettes mal ficelées. Pas vraiment la bonne manière d’ouvrir la voie qui conduit à une solution pacifique du conflit.

 

LE GENDARME ET LES BANDITS

On accuse souvent les États-Unis de se mêler indûment des affaires d’autres pays, comme  cela est arrivé au Vietnam ,en Irak ou ailleurs. En revanche, on est soulagé de les voir assumer le rôle de gendarme de l’ordre international comme ils le font actuellement en tentant de contenir l’avance de djihadistes barbares dont les exactions mettent en péril la survie de communautés chrétiennes et Yézidis qui habitent l’espace irakien.

On a affaire présentement en Irak à des hordes fanatisées qui, sous les oripeaux  d’une religion, menacent  l’existence même de collectivités dont certaines sont porteuses d’un précieux héritage qui alimente à sa source la civilisation occidentale. Pas de place, avec ces nouveaux barbares, pour un  dialogue qui pourrait freiner le recours à la violence armée.

Le contexte actuel ne remet pas en question la doctrine classique de la guerre juste, puisque celle-ci prévoit la violence armée comme dernier recours. Au fait,  en ce cas-ci, le  dernier recours  relève moins de la doctrine de la guerre juste que de l’opération policière. C’est au gendarme qu’on fait appel et non au soldat. Car on a affaire à des bandits.

NOS FRÈRES LES YÉZIDIS

Je ne  connaissais pas l’existence des Yézidis avant  d’apprendre, grâce aux médias, que les djihadistes qui tentent d’instaurer un État islamiste en Irak veulent les  exterminer à moins qu’ils ne se convertissent à l’islam. Les djihadistes purs et durs les acccusent d’être des adorateurs du diable. Pourtant, si le diable s’est  mêlé de  cette affaire, on a l’impression qu’il agit plutôt au sein de la  cavalcade djihadiste barbare qui se réclame de l’islam.

Les Yézidis pourront profiter d’une aide extérieure qui s’adresse en même temps à  des communautés chrétiennes non moins  menacées dans leur existence. Le Bon Samaritain ne fait pas de distinction. Tant mieux pour les chrétiens et pour les Yézidis.

Reste à contenir les attaques des barbares fanatiques et échevelés qui veulent mettre le Moyen -Orient à feu et à sang. Le pape  Léon le Grand avait réussi à lui seul à convaincre Attila de se retirer  d’Italie. Il faudra sans doute plus qu’un pape pour refréner l’élan des hordes qui menacent de détruire des siècles  de civilisation. Il apparaît de plus en plus clairement  que le temps  est venu pour les responsables politiques et religieux qui se réclament de l’islam d’intervenir avec fermeté et efficacement. S’ils ne le font pas, on les soupçonnera d’être complices.

COMMENT ON DEVIENT TERRORISTE

Avant 1948 les Britanniques exerçaient un mandat de tutelle sur la Palestine et traitaient de terroristes les chefs de file du mouvement sioniste qui luttaient en faveur de la création d’un État juif. Une fois le but atteint, ces gens étiquetés terroristes furent considérés désormais comme des héros. De même , au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, on a traité comme des héros les combattants français de la résistance que la puissance occupante allemande qualifiait de terroristes. Comme quoi l’étiquette terroriste se prête à des interprétations qui varient selon le temps et les circonstances.

Il ne fait nul doute que les bandes armées du Hamas terrorisent une partie de la population israélienne. Il ne fait nul doute non plus que l’armée israélienne terrorise la population de Gaza, et de façon beaucoup plus odieuse. S’ajoutent à l’odieux l’occupation militaire de la Cisjordanie , la dépossession des réfugiés ,la spoliation des terres, les exactions quotidiennes qui entretiennent un climat d’oppression. Ce dont il faut libérer la Palestine . Sans quoi surgiront de nouveau des combattants qui creuseront des tunnels et lanceront des roquettes de pacotille. Et de braves gens s’empresseront de déplorer le retour du terrorisme.

ON NE PEUT RESTER SILENCIEUX

Le prêtre et le lévite dont il est question dans la parabole du Bon Samaritain déploraient le sort du voyageur attaqué par des brigands. Mais ils n’avaient pas le temps de lui prêter secours. Ils devaient composer avec un horaire chargé. Le Bon Samaritain modifia son horaire et intervint sur-le-champ, sans hésiter. Il sut être proche de celui qui avait besoin d’aide. Ainsi peut-on souhaiter que, face au drame de Gaza, notre bon pape François intervienne en faisant plus que déplorer de façon générale, comme il l’a fait, le sort des enfants victimes des guerres. Je le voudrais plus proche du drame.

Le soutien du pape François pourrait prendre la forme d’une prise de parole claire et ferme. Car voici que des criminels bombardent des écoles, une université, des mosquées, des centres de refuge, même un hôpital dit-on. Ils ont tué des enfants qui jouaient sur des plages ou aux abords des écoles. Ils ont bombardé des centaines de maisons et ont même détruit la centrale électrique de Gaza dans le but d’aggraver la misère collective. Ils terrorisent la population. Ce sont donc des terroristes, beaucoup plus terrifiants que leurs ennemis. On ne peut passer sous silence de pareils actes de barbarie sous prétexte que les victimes ont aussi des torts. Voilà pourquoi je souhaite que le pape François exprime clairement et fermement son indignation. Le monde civilisé lui en sera reconnaissant.

LES PILIERS DE L A PAIX

Le parcours de vie de Jean XXIII , qui nous a légué la célèbre encyclique Pacem in terris, a été marqué par des images de conflits et de guerres. Prêtre et aumônier miilitaire dans l’armée italienne au cours de la Première Guerre mondiale, il exerça plus tard la fonction de délégué apostolique en Bulgarie et en Turquie. Il fut étroitement mêlé aux opérations de sauvetage qui ont permis à des milliers de Juifs persécutés d’échapper aux traques nazies et de rejoindre le futur Etat d’Israël. Désigné nonce en France en 1944, il négocia patiemment et adroitement le sort de quelques prélats français qui avaient collaboré d’un peu trop près avec le régime de Vichy et l’occupant allemand. Devenu pape en 1958, il joua un rôle discret mais important dans les pourparlers qui contribuèrent à mettre fin à la crise des missiles de Cuba et à la menace d’une guerre nucléaire. L’encyclique Pacem in terris , publiée en 1963, constitue son véritable testament spirituel : celui d’un homme qui a pu constater de près les conséquences désastreuses du recours à la violence armée et a mis de l’avant le choix de la paix à construire comme solution d’avenir. Car « il est une persuasion, écrit-il, qui, à notre époque, gagne de plus en plus les esprits, c’est que les éventuels conflits entre les peuples ne doivent pas être réglés par le recours aux armes, mais par la négociation ».

La suite des événements montre que la persuasion dont parlait le bon pape Jean n’ était pas aussi répandue qu’il le croyait. Il demeure que sa propre persuasion, solidement enracinée, était fondée sur des valeurs et des principes incontournables qu’il s’est évertué à rappeler avec simplicité et fermeté, nonobstant la perpétuation et la répétition de conflts armés, les uns aussi désastreux que les autres.

Jean XXIII rappelle que l’instauration ou le maintien de la paix résulte de rapports civilisés entre les citoyens, entre les communautés politiques , entre celles-ci et la communauté mondiale. Ces rapports doivent s’appuyer sur quatre piliers : la vérité, la justice , la solidarité ( qu’il appelle la charité) et la liberté. La vérité exclut des rapports viciés, tels le colonianisme , le racisme ou encore la mise en tutelle de minorités. La justice interdit l’exploitation économique qui maintient des collectivités dans la pauvreté. La solidarité privilégie un développement humain, social et économique qui englobe toutes les nations. La liberté doit devenir partie prenante de toute vie sociale et constitue un critère fondamental d’un développement authentique : une notion que Paul VI reprend à son compte quand il affirme que « le développement est le nouveau nom de la paix ».

Que l’un ou l’autre de ces quatre piliers vacille, la paix est en danger. Celle-ci dépend avant tout de la solidité d’un substrat moral qui garantit l’efficacité des initiatives politiques ou sociales. Chez Jean XXIII l’instauration et le maintien de la paix dépendent donc en première instance d’un choix éthique fondé sur ces quatre piliers que représentent la vérité, la justice, la solidarité et la liberté. Une question de valeurs morales avant d’être une affaire de rapports de force.

Qu’on se rappelle quelques événements qui ont marqué l’histoire. On est frappé par exemple par les faussetés et les dénis de réalité qui ont servi de prétexte aux guerres napoléoniennes ou aux entreprises militaires coloniales. Des faux-pas diplomatiques et des décisions politiques aberrantes expliquent en grande partie le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La guerre du Vietnam ou celle d’Algérie étaient dépourvues de toute justification morale. L’interminable conflit israélo-palestinien est fondamentalement la conséquence de l’occupation par les Israéliens d’une territoire étranger, donc une atteinte à la justice et au droit international. Les conflts qui perturbent le monde islamique s’avèrent des atteintes à l’intelligence, à la liberté religieuse et aux droits humains. Sous-jacente à l’origine de chaque conflit pointe une faille morale qui compromet l’efficacité des solutions de nature politique.

Tout en étant conscient des vicissitudes qui affectent les rapports entre les membres d’une même société et entre les communautés politiques Jean XXIII met néanmoins de l’avant son projet de construction de la paix, qui requiert la création d’une autorité mondiale. L’Organisation des Nations unies en constitue à ses yeux une première ébauche,imparfaite et embryonnaire. Elle a déjà le mérite d’avoir promulgué, le 10 décembre 1948, la célèbre Déclaration universelle des droits de l’homme. Le pape souhaite que cette institution en vienne à disposer d’une véritable autorité reconnue par l’ensemble des nations et soit nantie du pouvoir d’intervenir efficacement dans la solutions des conflits et la promotion des droits humains. Donc qu’elle joue un rôle essentiel dans la construction de la paix.

Cette manière d’envisager la construction de la paix nous projette au-delà de la doctrine de la guerre juste qui, jadis, dans d’autres contextes, était nantie d’une certaine légitimité, quoique peu équipée en efficacité. Avec Jean XXIII, la légitimation , à certaines conditions, de la violence armée n’occupe plus une place significative dans l’argumentaire chrétien. Pacem in terris nous fait renouer sans détour avec l’Évangile. C’est un grand pas en avant.