ARTISAN DE  PAIX ET FABRICANT D’ARMES

Samantha Nutt, travailleuse humanitaire canadienne,  porte à notre attention le fait que nous sommes plus engagés que nous le pensons dans les conflits armés qui se déroulent ailleurs dans le monde.     «  La guerre, écrit-elle, n’est pas aussi éloignée que nous le croyons. Elle se trouve dans nos poches, génère des rendements annuels pour nos fonds de pension, orne nos annulaires et remplit le réservoir de nos voitures ». La plupart des fonds de pension du pays , ajoute-t-elle,  investissent dans des entreprises qui fabriquent des armes, tantôt légères, tantôt lourdes . Et de préciser, à  la lumière de ses recherches : « À part  deux fonds de pension sur lesquels je n’ai pas trouvé de données, tous les fonds de pension scrutés avaient investi dans l’industrie des armes légères, y compris ceux du Québec »(Voir LA PRESSE, 20 septembre 2014).

D’une part l’aide humanitaire et l’aide au développement qui contribuent à donner bonne conscience; d’autre part  l’économie de guerre, la fabrication  de  mitrailleuses, de fusils et tutti quanti. C’est plutôt gênant. Surtout pour les retraités  de l’enseignement universitaire qui se prétendent pacifistes-  ce qui est mon cas- mais dont les fonds de pension s’alimentent  en partie à même l’industrie des armements. Il y a là matière à réflexion!

QUAND LE DIALOGUE FRAPPE UN MUR

«  La guerre n’est jamais nécessaire ni inévitable. On peut toujours trouver une alternative : la voie du dialogue, de la rencontre et de la recherche sincère de la vérité ».  Ce propos , c’est le bon pape François qui l’a tenu dans un message adressé le 7 septembre 2014 aux participants à la 28ième rencontre de Sant’Egidio. Un propos qui, interprété à la lumière des événements, laisse transparaître une grande part de vérité. Car ils sont légion les conflits inutiles qui ont marqué l’histoire.Pensons par exemple au cas de la première Guerre mondiale, que Benoît XV avait qualifiée de « massacre inutile ». Ou à ces aventures militaires dans lesquelles se sont engagés  Louis XIV, Bonaparte et combien d’autres chefs de guerre. Il fut des temps où la gloire du Prince exigeait qu’on envoie de pauvres gens affronter leurs pareils dans des combats sanglants alors que de part et d’autre on ne souhaitait que de vivre en paix.

Demeurent des exceptions qui semblent bien démontrer que parfois la violence armée se justifie à titre de dernier recours.Par exemple, à la veille de la deuxième Guerre mondiale la voie du dialogue était bloquée. Le pouvoir hitlérien  cherchait la guerre. On a pu un temps retarder le conflit, mais l’affrontement s’avéra bientôt inévitable. Il était illusoire de s’en remettre au dialogue face au nazisme.

Et comment se comporter face au Daesh, horde déchaînée qui s’affuble du nom d’État islamiste?  Peut-on se contenter  d’inviter les chrétiens, yézidis et musulmans menacés d’extermination à faire preuve de patience en attendant qu’on ait franchi l’étape «  du dialogue , de la rencontre et de la recherche sincère de la vérité »?

Cela n’empêche point le pacifisme chrétien de demeurer la voie d’avenir, la voie souhaitable, celle que préconise le  pape François. Tout en étant conscient du fait que la violence barbare occupe parfois une bonne part du terrain et qu’il faut l’avoir à l’oeil. Car il  arrive que la justice ait besoin de la force, sans quoi elle risque de se transformer en vœu pieux.

UN TROU DANS LE BAS DE LAINE

Le président du Conseil du Trésor aimerait qu’on lui fasse savoir quels services il devrait supprimer afin d’atteindre le déficit zéro. Son invitation surprend un peu,  puisque le gouvernement dont il fait partie se vante  d’être fort compétent dans la gestion du trésor public et donc en mesure de repérer et de boucher lui-même les trous qui pourraient détricoter notre bas de laine collectif. Quoi qu’il en soit , je suis plutôt enclin à suggérer  que son gouvernement se préoccupe en premier lieu de rapatrier des ressources fiscales dont il se prive, directement ou indirectement,  et dont l’ampleur permettrait  non seulement  de maintenir les services actuels mais même de les accroître. On sait par exemple , grâce à un  rapport publié par des  experts en mai 2014, que pour la seule année 2013 le Gouvernement canadien  a laissé filer dans des paradis fiscaux plus de 170 milliards$, et ce au profit de grandes entreprises et de grandes fortunes privées, dont plusieurs ont pignon sur rue au Québec.

Dans un contexte de fédéralisme coopératif  comme celui que préconise  le gouvernement québécois actuel, il serait logique que celui-ci fasse cause  commune avec  le pouvoir fédéral afin de mettre fin à ce détournement de fonds  pour ensuite exiger qu’on lui retourne la juste part de l’argent rapatrié. Une juste part qui pourrait sans doute atteindre plusieurs milliards$.  De quoi réjouir le  ministre québécois des Finances  et  rendre superflue la cure d’amaigrissement à laquelle nous convie le président du Conseil du Trésor.

LA RAISON QUI PURIFIE

Un éminent théologien a écrit un jour que la foi élargit les horizons de la raison , mais qu’en retour celle-ci contribue à purifier la religion de ses excès et de ses dérives. Car la foi et la religion ne suivent pas nécessairement le même parcours. On peut être croyant sans être religieux, on peut être religieux avec un faible enracinement dans une croyance sincère et sujet à des errances qui heurtent la raison et que celle-ci se doit de corriger.

Dans son cheminement à travers l’histoire, le christianisme n’a pas toujours échappé aux dérives, mais une forme de rationalisme issu de l’aristotélisme , tel celui incarné par saint Thomas d’Aquin, a contribué à baliser les itinéraires religieux et à réduire les risques d’excès et de dérives.

En observant les perturbations et la violence qui agitent le monde de l’islam, on est enclin à souhaiter que ceux qui y font œuvre de pensée et de raison réussissent à faire
sentir le poids de leur influence afin de libérer la croyance à laquelle ils adhèrent de déviations qui heurtent l’intelligence et portent atteinte à des valeurs de civilisation. Dans une perspective chrétienne , la foi est gagnante quand le tissu humaniste est respecté et valorisé. Il devrait en être de même pour d’autres croyances.

SANS JUSTICE, PAS DE PAIX

Face aux événements dramatiques qui se déroulent au Moyen-Orient et à Gaza la Conférence des évêques catholiques du Canada a proposé trois modes d’intervention : prier, envoyer des dons, ouvrir la porte aux réfugiés. Ce n’est pas rien. Mais dans le cas des dhjiadistes barbares qui sèment la terreur, il faudra beaucoup plus. On ne peut exclure l’intervention armée, comme celle à laquelle ont recours les États-Unis. On doit souhaiter de surcroît qu’à défaut d’intervenir directement les dirigeants des pays arabes fassent au moins connaître leur désaccord au sujet des actes de barbarie perpétrés en Syrie et en Irak.

La question ne se pose pas au sujet d’une intervention armée dans le cas de Gaza, où vient de débuter un nouveau cessez-le-feu fragile et où le recours aux armes, de part et d’autre, a déjà produit des effets désastreux. Mais on peut tout de même aller plus loin que la prière et les secours d’urgence. C’est par exemple l’opinion émise par l’archevêque anglican émérite Desmond Tutu, prix Nobel de la paix. Dans un article publié dans le journal Haaretz, il a lancé l’invitation suivante au peuple d’Israël et à ses dirigeants « Libérez -vous en libérant la Palestine». Il a rappelé l’origine du problème : l’occupation militaire de la Cisjordanie, la confiscation des terres, le mur de séparation, les exactions quotidiennes . Il a rappelé aussi que « les textes sacrés juifs nous disent que Dieu est du côté du faible,du pauvre, de la veuve, de l’orphelin, de l’étranger, lui qui a permis à des esclaves d’entamer leur exode vers une Terre Promise. C’est le prophète Amos qui a dit que nous devrions laisser la justice couler telle une rivière » Les pauvres, dans le contexte actuel, ce sont les Palestiniens opprimés, exploités, méprisés, voués à un avenir sans espoir.

« L’État d’Israël , constate et déplore Desmond Tutu, agit comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ses habitants ne connaîtront pas l’existence calme et sécuritaire à laquelle ils aspirent ,et à laquelle ils ont droit, tant que leurs dirigeants perpétueront les conditions qui font perdurer le conflit…. Les missiles , les bombes et les invectives brutales ne sont pas la solution. Il n’y a pas de solution militaire. La solution viendra plus probablement des outils non violents que nous avons développés en Afrique du Sud dans les années 80 afin de persuader le gouvernement sud-africain de la nécessité de changer sa politique ».

Ces outils non violents dont parle Desmond Tutu, ce sont le boycott, les sanctions et le retrait des investissements. En Afrique du Sud, à partir d’une certaines masse critique de soutien , aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ces outils, souligne-t-il, se sont révélés efficaces.L’archevêque constate que le même genre de soutien à la Palestine commence déjà a faire sentir ses effets. En revanche, note-t-il, « ceux qui continuent de faire affaire avec Israël et qui contribuent ainsi à alimenter un sentiment de “normalité” au sein de la société israélienne, rendent un mauvais service aux peuples d’Israël et de la Palestine. Ils contribuent au maintien d’un statu quo profondément injuste ».

Pour les citoyens ordinaires du Québec et du Canada, diverses interventions sont possibles : par exemple, ne pas acheter de produits en provenance d’Israël et interpeller les entreprises canadiennes ou autres – et elles sont nombreuses- qui fournissent des armes et des produits divers et dont certaines soutiennent financièrement et directement l’État israélien. Les interpeller, faire connaître son désaccord, voire dénoncer. Desmond Tutu mentionne en passant les fonds de pension des Pays-Bas ABP, la Banque Barclays, le fournisseur de systèmes de sécurité G4S, les activités de transport de la firme française Véolia, la compagnie d’ordinateurs Hewlett-Packard, le fournisseur de bulldozers Caterpillar. Il y en a beaucoup d’autres. Le Canada s’inscrit au 13ème rang des pays qui entretiennent des relations commerciales importantes et régulières avec le pays d’Israël. Sans le vouloir directement, nous participons à la collusion entre des intérêts économiques et l’oppression militaire israélienne. Cette collusion est renforcée par le parti pris sans réserve que manifeste le gouvernement canadien en faveur de l’État hébreu.

Recourir au boycott, aux sanctions et au désinvestissement n’empêchera pas de prier pour les victimes du massacre de Gaza et pour la paix au Moyen-Orient. Ces initiatives pacifiques ajouteront du poids à la prière des croyants, plus de substance à leur indignation , une portée tangible aux vœux de paix, avec l’espoir qu’émerge enfin à l’horizon un nouvel ordre politique : celui de la coexistence pacifique de deux nations souveraines qui se respectent mutuellement et s’entraident au lieu de vivre en perpétuel conflit.