LA CHASSE AUX PAUVRES

À la fois loufoque et triste cette histoire d’une assistée sociale handicapée  que l’on pourchasse parce qu’elle a omis de déclarer un revenu d’appoint provenant des sous qu’elle récolte  en quémandant auprès des passants dans le métro de Montréal. Une activité qu’elle a eu le courage de pratiquer  pendant dix ans.  On lui a réclamé un remboursement de quelque $25000 qu’elle devra puiser à même la modeste rente mensuelle dont elle bénéficie mais qui ne lui permet pas de sortir de la pauvreté.

Ainsi veut la loi, aurait dit le ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Car la  loi, c’est la loi, et elle vaut pour tous. Mais l’affaire n’est pas si simple. Déjà, à son époque, le sage  Cicéron soulignait le danger de l’extrémisme légal. « Summum jus, summa injuria », disait-il. C’est -à-dire que l’application bête et brutale de la loi peut tout simplement engendrer de nouvelles injustices. Il y a la loi, mais il y a aussi le bon sens, l’équité et une certaine requête d’humanité.

Tandis que des fonctionnaires zélés  pratiquent la chasse aux pauvres des entreprises florissantes s’adonnent en toute tranquillité  à l’évasion fiscale, sans avoir trop à craindre l’intervention de représentants de l’État dont la mission serait de voir à ce que les plus nantis s’acquittent convenablement de leurs obligations envers le trésor public. Plus simple de s’en prendre aux pauvres. Ils  n’ont même pas les moyens de se défendre.

COMMENT  REMPLIR LES PANIERS DE NOËL

Elle est belle, la tradition des paniers de Noël. Mais on peut, sous d’autres formes que celle de paniers de victuailles, la perpétuer tout au long de l’année. C’est par exemple ce qui se produit  quand on accroît  la portée de la justice distributive. Augmenter le salaire minimum ou encore les pensions des gens âgés, assurer une meilleure qualité de l’enseignement dans les milieux défavorisés, apporter une aide plus efficace aux jeunes en difficulté,  améliorer la qualité des services publics et particulièrement l’accessibilité aux soins de santé : tout cela est pareil à de gros paniers de Noël qu’on se distribue les uns aux autres parce qu’on croit à la solidarité.

Mais il faut avoir de quoi les remplir, ces beaux paniers. Pour cela, il ne faut pas gaspiller, ne pas jeter l’argent par les fenêtres. Et il  faut que chacun fasse sa part. Or voici que LA PRESSE  du 11 décembre 2014 nous révèle que près d’une trentaine d’entreprises québécoises omettent en partie de payer leur part dans le financement des tâches collectives en fourguant des profits parfois plantureux  dans des abris fiscaux. Qui plus est, on apprend, en lisant une chronique juteuse de Patrick Lagacé, publiée dans LA PRESSE du 17 décembre, que la réputée entreprise Bombardier a réussi , tout à fait légalement, à placer au Luxembourg  quelque 500 millions$ de profits en vue d’échapper autant que ce peut à ses obligations fiscales. Ce qui, soit dit en passant,  témoigne d’un certain manque de décence quand on sait que cette  honorable firme  a profité à  plusieurs reprises de la générosité du  gouvernement du Québec.

Alain Denault, un expert cité par Patrick Lagacé , estime à 155 milliards$ la somme qui, en 2012, était «  en voyage »dans sept États et territoires de complaisance dans le but d’échapper  au fisc canadien et dont une portion pourrait enrichir le bas de laine québécois. De quoi remplir ces paniers de Noël qui durent toute l’année sous la forme de services publics de qualité et de mesures d’entraide qu’on devrait rendre plus généreuses.

L’ÉTAT EN HABIT DE PAUVRE

S’il est vrai que le pouvoir fédéral patauge dans des surplus, il n’en est pas de même au Québec, où les instances politiques raclent les fonds de tiroirs et invitent la population à pratiquer l’austérité. Or une question demeure en suspens : cette pauvreté des finances publiques est-elle inexorable?  Vivons-nous  au-dessus de nos moyens ou ne serait-ce point l’État qui  vit au-dessous de ses moyens parce qu’il néglige de récupérer une partie des ressources financières qui lui sont dues?

Expert en finances internationales, Harold Crooke affirme que «  plus de la moitié du stock mondial d’argent est hors de portée des finances publiques ». Contribuent à ce cumul les activités du crime organisé, les paradis fiscaux, les échappatoires dont profitent des institutions bancaires et de grandes entreprises. Plusieurs parmi celles-ci réussissent à engranger des profits faramineux sans payer aucun impôt même là où elles ne sont pas hors de portée du pouvoir politique.

Avant d’imposer le vœu de pauvreté à des gens qui vivent déjà chichement et de rendre moins accessibles les garderies, les écoles, des soins de santé convenables, les universités et d’autres équipements collectifs , les décideurs politiques d’ici pourraient essayer de boucher le gros trou que des taupes silencieuses creusent  dans notre bas de laine québécois.

NOËL SÉCULIER ET NOËL CHRÉTIEN

L’Halloween est apparemment le résultat  d ‘un mélange d’antiques coutumes antérieures au  christianisme  et de deux fêtes  chrétiennes, la Toussaint et le mémorial des défunts. L’événement est devenu peu à peu une fête  réservée  aux enfants et un support de relance pour des activités commerciales. Sa dimension chrétienne s’est estompée à mesure que la Toussaint et le Jour  des défunts ont cessé d’occuper une place significative  dans la mémoire collective. Perdurent toutefois des traces qui rappellent son appartenance en partie chrétienne, tel  le patronyme qui renvoie à « la veille de tous les saints », c’est -à-dire la vigile de la Toussaint.

La fête de Noël connaît un sort différent, même si cette période de festivités  donne lieu à un afflux débridé d’activités commerciales profanes, à un gigantesque déballage de produits hétéroclites amplifié  par une publicité envahissante à laquelle le consommateur  échappe difficilement. Le rendez-vous revêt une allure séculière, mais celle-ci ne réussit pas à occulter  le fondement  religieux et spirituel qui  lui donne un sens. C’est le  paradoxe d’un Noël sécularisé : on semble parfois avoir oublié les origines, mais celles-ci continuent d’exercer un impact sur les comportements.

Au fait, la dimension religieuse et spirituelle n’est qu’en partie occultée. Elle se concrétise chez beaucoup par la participation à des offices liturgiques, dans l’audition d’oeuvres musicales de haute qualité, dans de vieux cantiques souvent empreints de naiveté. L’inspiration à la fois humaniste et religieuse est sous-jacente et prégnante, celle que l’on retrouve  par exemple  dans  le beau récit  intitulé  La pastorale des santons de Provence,  porteur d’un enseignement spirituel dont la profondeur n’a rien à envier à beaucoup d’homélies qu’il nous est donné d’entendre.

Même dans sa dimension séculière Noël continue de véhiculer un message spirituel qui influence les comportements et la manière de vivre. Ainsi en est-il de ce besoin ressenti de donner, de partager. Partager avec son entourage, partager aussi avec des gens qu’on ne connaît pas, partager avec les  plus démunis. Ces pratiques  s’enracinent dans l’Évangile, même si ceux qui s’y adonnent ignorent souvent la source qui les alimente.

Partager aussi en renouant des liens, ce qui est loin d’être toujours chose facile.  Il est souvent plus aisé d’échanger des cadeaux que des propos. Mais l’ambiance de Noël incite à  redéfinir ses rapports avec les autres, à se rapprocher d’eux.  Ce qui vaut non moins pour le prochain qui habite un espace lointain que pour celui qui campe dans le voisinage et vit dans l’attente d’un geste de solidarité.

Noël illustre une culture où abondent des symboles d’humanité et de compassion : l’enfant tout frêle qui loge  dans une crèche, le  berger qui protège et guide ses brebis, le bon Samaritain, le malade que l’on guérit, le pardon accordé septante fois sept fois, le pain multiplié en abondance  afin que tous puissent manger, le maître qui lave les pieds des disciples, la vie donnée  pour ceux qu’on aime. Il y a là une toile de fond qui a perduré  à travers les aléas de l’histoire et les vicissitudes de la condition humaine, et ce même quand ont éclaté des conflits où des chrétiens se sont affrontés les uns aux autres. La dimension humaniste a toujours fini par triompher.

Noël d’aujourd’hui invite à prendre conscience de la valeur singulière d’un héritage associé à la non-violence et la fraternité, alors  qu’ailleurs une violence qui se réclame de la religion plonge des collectivités dans la misère et le sang. Tandis que là-bas on torture, on lapide et on tue au nom d’une croyance, ici, dans les pays  de tradition et de culture chrétiennes, on est enclin à valoriser la compassion et la solidarité et à renforcer les rapports pacifiques entre citoyens. Ce à quoi contribuent de surcroît des institutions et des pratiques démocratiques dont la source témoigne de l’influence du christianisme.

Noël, qu’il soit religieux ou séculier, crée  une ambiance qui incite à élaborer le projet   d’un monde moins brutal, plus  humain, plus civilisé. Un monde où l’on privilégie la non-violence, la compassion et où l’on rêve de paix. Il incombe aux  gens de bon vouloir de transformer ce rêve en réalité.