TÉMOIGNAGE À COEUR OUVERT

Je le dis comme je le pense (Éditions du Boréal), titre un  récent ouvrage de Claude Morin,lequel fut jadis ministre dans le cabinet de René Lévesque. L’auteur y aborde  trois problématiques bien distinctes : l’avenir du Québec face à l’impasse constitutionnelle, le bilan d’un engagement politique particulièrement intense, le témoignage d’un croyant qui exprime sa foi en toute simplicité.

Chaque partie offre un intérêt particulier. Dans la première, qui traite  de l’impasse actuelle, l’auteur propose que le Québec soumette au reste du Canada une modification constitutionnelle visant à corriger l’injustice commise par le coup de force  de Pierre Trudeau, en 1981; une proposition qui pourrait provoquer un déblocage dans les relations entre le Québec et le reste du Canada et offrir  aux souverainistes une nouvelle manière d’aborder la question de l’avenir du peuple québécois.

L’auteur dresse ensuite un bilan de son engagement politique, tant à titre de sous-ministre que de ministre. Un bilan impressionnant, nonobstant le reproche qu’on lui a fait d’avoir commis des faux pas et des maladresses.On débattra sans doute encore longtemps du bien-fondé de stratégies  élaborées  par ce ministre réputé comme un expert en relations intergouvernementales. Il demeure que  Claude Morin a sans doute toujours été un serviteur compétent et loyal de l’État québécois.

Impressionnant aussi, le témoignage du croyant.  Ce n’est pas à la mode, de nos jours, d’avouer ainsi,en toute simplicité, sa foi dans le christianisme et ses valeurs. Claude Morin le fait sans prétention et sans bigoterie. Son  rappel  du passé religieux dans lequel il a baigné ne manque pas de saveur.  C’est à la fois pittoresque et rafraichissant. Ce retour dans le passé contraste avec sa manière de voir actuelle de l’univers de la foi et dont il nous entretient en conclusion; une vision des choses qui nous est servie dans le cadre d’une réflexion à la fois philosophique et théologique d’une grande profondeur et où foi, science et raison dialoguent avec intelligence. Une réflexion éclairante et stimulante.

LIBERTÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE

Face au brutal assassinat de journalistes et de caricaturistes oeuvrant à Charlie Hebdo la France a rendu hommage de façon grandiose à la liberté d’expression. Des centaines de milliers de citoyens se sont sentis concernés, même s’ils ne lisaient pas le journal ou même s’ils étaient en désaccord avec son contenu rédactionnel.

En contrepartie, de jeunes écoliers musulmans qui habitent la banlieue de Paris ont refusé de respecter la minute de silence décrétée par les autorités publiques en souvenir de la tragédie. Ils ont préféré exprimer leur attachement envers le prophète Mahomet, dont on avait insulté la mémoire. Ce refus leur a attiré des sanctions disciplinaires. Ils ont ainsi appris que la liberté d’opinion et la liberté d’expression connaissent des limites et aussi qu’elles n’ont pas la même portée pour tout le monde. Non seulement leur liberté d’opinion est jugée sans importance, elle est aussi dénuée de pouvoir, puisqu’ils manquent de moyens pour l’exprimer. Leur liberté pèse bien peu, comparée à celle d’un intellectuel à la mode qui rédige des chroniques dans un magazine ou un journal à grand tirage . Bref, on a, pour ainsi dire, la liberté de ses moyens.

S’ils habitaient un pays de culture islamiste les jeunes banlieusards pourraient observer des écarts encore plus grands. Au fait, dans certains de ces pays la liberté d’expression est pratiquement inexistante. Une question de culture et de tradition, dit-on.Si bien qu’on risque beaucoup en osant s’adonner là-bas à la pratique d’une telle liberté. Celle-ci y trouve difficilement sa place.

En attendant , on doit souhaiter que prédomine, dans les sociétés où s’est développée une culture issue de la double tradition judéo-chrétienne et gréco-latine, une liberté critique responsable qui sait dépasser le niveau de l’injure et de la grossièreté. Ce que, face au phénomène religieux, les journalistes de Charlie Hebdo ont été incapables de faire.

Les chrétiens s’étaient habitués à encaisser l’injure et la grossièreté. Des extrémistes islamistes n’ont pas voulu les imiter. D’où la tragédie que nous déplorons tous.

LE BÉTON ET LA SANTÉ

On construit à Montréal deux méga-hôpitaux qui ouvriront leurs portes dans un proche avenir. Et voici qu’on projette d’en bâtir un autre à Québec, bien gros, bien costaud. Du béton tout neuf. On en a besoin, dit-on , pour assurer de meilleurs soins de santé.

Du béton tout neuf, une garantie de santé? À Paris, plusieurs centres hospitaliers de grande réputation logent dans de vieux bâtiments rénovés, dont certains datent de plusieurs siècles. Des citoyens ordinaires, mais aussi des gens renommés provenant de divers pays viennent y recevoir  des traitements médicaux qui se situent à la fine pointe du savoir médical. La vétusté du béton ne dérange personne. C’est la qualité des soins qui  attire les gens. Cela vaut pour tout  réseau de la santé. Ce dont rêvent les patients,ici comme ailleurs, c’est de ne pas avoir à attendre des mois avant de parler à un médecin de famille, d’avoir affaire à un personnel accueillant et compétent, de recevoir  un diagnostic dans un délai raisonnable , d’avoir accès aux traitements prescrits avant qu’il ne soit trop tard.  La qualité du béton est pour chacun et chacune une affaire secondaire.

Des monstres bétonnés peuvent même nuire à la qualité des soins de santé. Soit parce que leur dimension excessive alourdit le poids de l’administration hospitalière, soit parce qu’ils engouffrent des ressources financières qu’on aurait eu avantage à consacrer aux soins de santé proprement dits. Quand on pénètre dans un hôpital , on se préoccupe moins de la vétusté du  béton que de ce que l’on bricole à l’intérieur.

UN SYNODE FRUCTUEUX

Les médias ont accordé peu d’attention au rapport du Synode romain sur la famille (octobre 2014). Pourtant le document est un bon indicateur de l’orientation que prend l’appareil  ecclésial en la matière. Une orientation non pas imposée mais proposée. Les Eglises locales disposent d’une année pour faire connaître leur point de vue avant que l’évêque de Rome ne mette fin au débat. Évêque de Rome : le pape François préfère ce titre à  celui de Souverain Pontife. Cela fait moins prétentieux, moins omnipotent et plus proche de l’idée qu’on peut se faire du « primus inter pares ».

Une première section du document traite des multiples visages que peuvent revêtir  le mariage et la famille au sein des différentes cultures. Il  accorde une attention particulière aux défis  que la famille doit affronter  de nos jours :  individualisme exacerbé, pesanteurs socio-économiques(.v.g chômage, pénurie de logements ),  polygamie, mariage par étapes, cohabitation avant le mariage, enfants de la rue, migrations, etc.

Sous le titre de L’Évangile de la famille, la deuxième section propose l’idéal-type de la famille issu de  la tradition chrétienne. La famille y est présentée  comme étant l’Église domestique, comme une forme privilégiée d’union entre un homme et une femme, et ce tout en reconnaissant  la valeur d’autres unions matrimoniales : mariage civil,mariages traditionnels, unions libres. On note que des formes imparfaites d’unions matrimoniales peuvent être considérées comme des occasions  d’accompagnement vers le sacrement de mariage. Mais celui-ci demeure l’idéal premier, un don particulier se situant au-dessus d’autres modèles d’unions matrimoniales, sans qu’on méconnaisse la valeur de celles-ci.

La troisième section traite de la nécessité d’approches pastorales souples et mentionne en passant le problème  des unions homosexuelles, qu’il faut traiter avec respect et délicatesse , tout en se rappelant qu « il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur la mariage et la famille ».

Il revient désormais aux Églises locales , d’ici octobre 2015, d’analyser et d’évaluer les réflexions contenues dans le document. «  Il ne s’agit pas de décisions prises, ni de perspectives faciles. Cependant, le chemin collégial des évêques et la participation du peuple de Dieu tout entier, sous l’action du Saint-Esprit, le regard posé sur le modèle que constitue la Sainte-Famille, pourront nous guider vers des voies de vérité et de miséricorde pour tous ».

Une originalité  du document : on a soumis au vote chaque section et sous-section . On a inscrit les votes dans le rapport officiel que tous peuvent consulter. On peut prévoir déjà quelles sont les propositions qui dans la suite feront probablement l’objet de débats particulièrement animés.

On attend désormais l’étape suivante : la participation  des communautés  diocésaines au débat. On peut présumer que seront invités à cette consultation tous ceux et celles que la question intéresse, aussi bien les chrétiens de la diaspora que les habitués  du dimanche, autant les gens unis par le mariage que les divorcés , non moins les clercs mariés que célibataires, tant les jeunes que les vieux. Bref, le peuple de Dieu tout entier, comme le demande  le rapport du synode. C’est à travers ces échanges multiples que l’Esprit-Saint va peut-être nous réserver des surprises.