IL NE FAUT PAS  PANIQUER 

Octobre 1970. Le FLQ sème la peur. Paniqué, le gouvernement Trudeau instaure la Loi des mesures de guerre. Des centaines de citoyens qu’on soupçonne d’ entretenir des affinités avec le mouvement felquiste sont emprisonnés et privés de droits fondamentaux. On supprime la liberté au nom de la sécurité. C’est plus tard qu’on a pris conscience du décalage entre le danger appréhendé et les outils de répression auxquels on avait eu recours.

Hiver 2015. En apparence paniqué, le Gouvernement Harper déclare la guerre au terrorisme. Face à une nébuleuse islamique mal identifiée, il se prépare à répéter, sous une forme différente, le scénario d’octobre 1970. Il veut accorder aux forces policières des pouvoirs exorbitants qui mettent en danger des libertés fondamentales. Il se comporte comme s’il fallait choisir entre la liberté et la sécurité, comme s’il était impossible de protéger en même temps l’une et l’autre. On semble décidé à sacrifier des valeurs démocratiques sous prétexte de sauver la démocratie.

Il faut savoir tirer une leçon de la grave erreur commise en 1970 et non la répéter sous une autre forme. C’est un jeu dangereux que de porter gravement atteinte à la liberté sous prétexte de sauvegarder la sécurité. On risque ainsi de s’engager sur la pente  glissante qui conduit à un État policier.

SOLIDAIRES DU CANADA FRANÇAIS

J’ai gardé un beau souvenir des rares contacts qu’il m’a été donné d’avoir avec des francophones vivant hors Québec, en Acadie et ailleurs.Des gens qui ont l’habitude de résister, de revendiquer des droits dont les anglophones qui vivent au Québec jouissent en toute facilité. Des gens qui luttent patiemment, démocratiquement, et sans amertume.

Mais ils comptent sur le Québec. Aussi n’est-ce pas sans un certain malaise et une certaine gêne qu’on a appris que le Gouvernement du Québec a refusé d’appuyer la cause d’une petite communauté francophone du Yukon qui réclame une politique d’assouplissement de la loi en vigueur là-bas, ce qui permettrait d’accueillir un plus grand nombre d’écoliers. Des juristes d’ici craignent, semble-t-il, qu’un tel assouplissement ait un effet négatif sur la politique linguistique en vigueur au Québec : une crainte dépourvue de fondement, selon des experts. Dans le doute, on a laissé tomber ces membres de la francophonie. Drôle de façon de mener le combat pour « notre État français d’Amérique » dont rêvait Lionel Groulx.

Cet abandon incite à se rappeler la solidarité qu’on a le devoir de manifester envers ceux qui maintiennent les espaces francophones hors Québec qui se situent à l’intérieur des frontières canadiennes. Car vouloir faire du Québec un pays n’empêche pas de se sentir solidaire du Canada français hors Québec, où des descendants de gens d’ici et d’ailleurs ont décidé de vivre en français, fièrement et avec fermeté. Ils font partie de notre histoire. Ils sont des nôtres et ils le seront aussi dans un Québec souverain.

OÙ EST PASSÉ CHARLIE?

Nombreux sont ceux qui, à l’occasion du drame qui a frappé Charlie Hebdo,  se sont révélés de fervents partisans de la liberté d’expression.  Mais pour certains, cela n’a pas duré longtemps. Pour sa part, le maire de Montréal, que je présume être un Charlie dans l’âme, pourchasse un imam sous prétexte que celui-ci tiendra peut-être un jour des propos déplaisants dans un centre communautaire  éventuellement transformé en lieu de prière. Un cas qui relève de la futurologie. Connu pour ses réactions spontanées, le maire de Québec l’a approuvé sans tarder. On veut bien jouer à Charlie, mais on fait savoir, avant même qu’il en soit fait usage, que  la liberté d’expression a ses limites.

Il est vrai que l’imam autoproclamé a déjà démontré sa capacité de proférer de grosses bêtises. Qui plus est, certains pensent qu’il pourrait peut-être un jour se transformer  en agent  provocateur, à la manière de Charlie Hebdo. Ils craignent même qu’il en arrive à émettre  des propos qui  pourraient alimenter le terrorisme. Les deux magistrats ne sont pas du genre à tolérer des choses pareilles. Ils se disent sans doute qu’il vaut mieux prévenir que guérir. C’est beau d’être du côté de Charlie et de la liberté d’expression, on ne baisse pas la garde pour autant.

L’imam n’a pas encore commencé son prêche. Il ne faudrait peut-être pas s’énerver trop vite  et attendre qu’il se mette à discourir en bonne et due forme avant de le censurer. D’ici là, le maire de Montréal pourrait s’assurer de détenir vraiment les pouvoirs d’un sacristain inquisiteur qui se préoccupe de surveiller des sermons. Je doute que les survivants de Charlie Hebdo lui reconnaîtraient un tel droit d’intrusion qui va à l’encontre de la liberté d’expression. Ne le permettent peut-être pas non plus les lois en vigueur dans cette société démocratique et laïque qui est la nôtre.

Vraiment, il n’est pas facile d’être Charlie.

BOMBE À RETARDEMENT

L’organisme humanitaire Oxfam a publié récemmment une étude qui conclut que l’année 2016 marquera le moment où quelques centaines d’individus dans le monde posséderont autant- et même plus- que le reste de l’humanité. Les autres- des milliards- se partageront le reste. Parmi eux des centaines de millions disposent présentement d’un revenu de moins de deux dollars par jour et subissent le poids de la pauvreté, de la malnutrition et de la faim. Un milliard d’hommes et de femmes n’ont même pas accès à des lieux d’aisance décents : une atteinte à la dignité qui s’ajoute à la misère. C’est à l’échelle du monde que la parabole de Lazare et du mauvait riche trouve de nos jours son application.

Les facteurs qui engendrent ces inégalités intolérables ne sont pas seulement économiques; ils sont aussi de nature politique. Car le poids des pressions économiques pèse lourd sur les choix politiques. L’accaparement des ressources naturelles, la destruction de l’environnement, l’exploitation des travailleurs- particulièrement dans les pays les plus pauvres- une fiscalité qui favorise les plus nantis, les abris fiscaux : autant de facteurs parmi d’autres qui contribuent à accroître les inégalités. Un économisme brutal, qui empoisonne le politique, est à l’origine du gâchis.

Cela ne peut durer indéfiniment. Les citoyens, tout au moins dans les régimes démocratiques, vont accepter de moins en moins un discours politique où l’on professe une sorte de culte servile à l’égard de l’idolâtrie de l’argent; un culte qui rappelle celui du Veau d’or, dont il est question dans la Bible. Ce qui vient de se produire en Grèce peut être interprété comme un signal avertisseur. Ils seront sans doute de plus en plus nombreux ceux qui vont remettre en question un système économique qui conduit à appauvrir les plus démunis et à enrichir les plus nantis. Un système qui est le produit de choix humains et qui n’a rien d’une fatalité.

Ce refus constitue un acte de salubrité publique. Mais on peut aussi y déceler une bombe à retardement. Une bombe que les décideurs politiques doivent s’employer à désamorcer. Quant aux ténors de l’économie et du cumul de la richesse, ils y gagneront à ne pas faire obstacle à ce désamorçage. Il y va de l’avenir du « vivre ensemble ».

Une persuasion gagne du terrain, à savoir que la juste répartition de la richesse produite est un meilleur indice d’une avancée de la civilisation que son accumulation entre les mains de quelques-uns. Vus sous cet angle les régimes d’inspiration social- démocrate apparaissent comme des modèles à suivre dans la lutte contre les inégalités.

« Le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus. Il faut donc veiller avec attention, et s’employer efficacement, à ce que les déséquilibres économiques et sociaux n’augmentent pas, mais s’atténuent dans la mesure du possible » (Jean XX111). Veiller avec attention et s’employer efficacement : c’est du désamorçage. La réussite de l’opération conditionne l’instauration d’une véritable paix, à la fois au cœur de chaque nation qu’entre les nations.