L’ENJEU DONT ON NE PARLE PAS

J’ai trouvé plutôt triste- et un peu scandaleux- ce combat de ruelle auquel se sont livrés , au cours du mois de mars, les députés de l’Assemblée nationale du Québec, sur la question de l’avortement. Ce qu’en ont rapporté les médias n’a rien de flatteur. C’était comme si de part et d’autre on avait voulu démontrer qu’on était le meilleur pour faire accroître le nombre d’interruptions volontaires de grossesse ( un euphémisme élégant), tout  en omettant de parler explicitement du fond du problème. 

 

Car l’enjeu, c’est plus que la suppression d’un appendice quelconque. Il concerne le droit à la vie, celui d’une vie humaine non désirée. Et cela, les débattants le savaient fort bien, mais ils n’en n’ont rien dit, à ce que je sache. Ils savent aussi que la croissance du nombre d’avortements ne peut avoir qu’un effet négatif sur l’avenir de la société québécoise et qu’à l’inverse une politique d’accueil à la vie et d’aide aux femmes en difficulté pourrait réduire  le nombre d’IVG et avoir un impact positif . Voilà matière à un débat intelligent et de bon niveau  qui serait tout à l’honneur de nos députés et ministres. En contrepartie, revendiquer d’être le plus efficace quand il s’agit de favoriser l’accès à l’avortement relève d’un autre niveau, moins reluisant. C’est celui que nos représentants élus ont choisi  pour y planter leur tente. C’est triste et regrettable. 

TOUT PEUT CHANGER

Naomi Klein a acquis une grande notoriété, il y a huit ans, avec la parution d’ un ouvrage percutant, La stratégie du choc.  Elle récidive avec Tout peut changer. Les grands thèmes : les  changements climatiques, comment le pouvoir capitaliste exploite systématiquement les crises afin d’imposer des politiques qui enrichissent une élite restreinte en démantelant toute réglementation, en procédant à des coupes dans les dépenses sociales et en privatisant à grande échelle le secteur public. (Voir entrevue dans  L’Obs, 19-25 mars 2015). On croirait que c’est entre autres après  avoir observé ce qui se passe au Québec et au Canada qu’elle énonce de tels propos.    

 

Je me propose de lire dès que possible Tout peut changer , L’Obs nous en offre un résumé substantiel. Naomi Klein veut nous persuader  que rien n’est perdu, qu’il n’est pas trop tard pour réagir, contre-attaquer, freiner la destruction capitaliste, et cela même si «  le monde capitaliste  va chercher à faire main basse sur les ressources naturelles avec toujours plus d’avidité et de violence. Les terres cultivables d’Afrique vont être requisitionnées afin de fournir de la nourriture et du carburant aux nations riches , ce qui conduira à un nouveau mode de pillage néocolonianiste ….En n’agissant pas contre le réchauffement climatique, nous n’allons pas simplement assister à une hausse des températures mais aussi des inégalités et des conflts. Un avenir marqué par le chaos climatique est un avenir rempli de violence. Voilà  pourquoi nous ne pouvons absolument pas nous permettre de perdre cette bataille ». Tout peut changer, et pour le mieux, nous dit Naomi Klein. À condition de ne pas se résigner à la domination de ce   capitalisme prédateur et destructeur qui cherche à s’approprier les richesses de la planète.

Au fait, partout dans le monde, souligne-t-elle, on voit grandir des  organisations qui  luttent pour le climat et la justice énergétique et qui ont déjà remporté des victoires importantes.

FRANÇOIS PARMI LES LOUPS

img1c1000-9782848764405François parmi les loups. C’est le titre d’un ouvrage que Marco Politi, vaticaniste de haute réputation, consacre au pape François (Paris, Éditions Philippe Rey, 2015). Une analyse factuelle qui nous aide à comprendre ce qui se passe actuellement à la tête de l’Église catholique et dont les répercussions se font sentir partout au sein de la catholicité. Marco Politi met en relief la multiplicité de changements en apparence mineurs dont l’ajout des uns aux autres est en train de générer  une sorte de révolution tranquille. Pensons par exemple au synode sur la famille qui s’est transformé en une vaste consultation à laquelle sont conviés tous les chrétiens ,quel que soit leur statut dans l’appareil ecclésial. C’est du jamais vu.

 Marco Politi décrit le cheminement de Jorge Mario Bergoglio, jésuite argentin et archevêque de Buenos Aires, appelé à devenir «  le pape du bout du monde »; tel par exemple son souci d’accorder préséance aux hommes et aux femmes dit «périphériques » et que l’économie moderne traite  comme des « déchets » . Déjà l’archevêque argentin donnait à l’option préférentielle pour les pauvres cette dimension pastorale de première importance qu’on retrouve chez le nouvel évêque de Rome .

 « Évêque de Rome » : c’est le titre que revendique  le nouveau pape. Celui de Souverain Pontife ne l’intéresse pas. Au fait, par le truchement de petits changements et de gestes symboliques discrets il détricote peu à peu le mythe de la papolatrie. C’est une révolution, toute en douceur.

 Ce que nous vivons présentement au sein de l’Église catholique est réjouissant et fait naître une grande espérance. Mais c’est également inquiétant. En lisant Politi on est  enclin à se demander si François aura le temps d’ancrer solidement l’aggiornamento profond qu’il a entrepris. Car les obstacles sont nombreux. Qu’on se rappelle : le jour même de son élection il a demandé à ceux qui réclamaient sa bénédiction de le bénir lui d’abord. Il en sentait un grand besoin. Comme un pressentiment, dirait-on. Oui, il faut prier pour ce pape venu du bout du monde, car  ce qu’il a entrepris est grandiose, mais ce n’est pas dépourvu de risque.

FACETTE MODERNE DE L’AUMÔNE

Catherine Billet,déléguée générale de Pax Christi France, écrit : «  L’aumône,face aux enjeux du climat, n’est pas tant de donner un peu  de notre surplus lors d’un temps de Carême que de changer radicalement notre mode de vie! » ( Voir LA CROIX, 8 mars 2015). Elle voit dans notre mode de vie une  cause majeure des graves perturbations climatiques qui bouleversent le quotidien de millions d’hommes et de femmes, particulièrement dans des pays où tantôt les inondations, tantôt la sécheresse , tantôt des ouragans destructeurs sèment la désolation et aggravent le dénuement et la pauvreté. Donc, notre première aumône, à son avis, devrait être de changer un  mode de vie dont les effets néfastes se répercutent ailleurs et frappent particulièrement les pauvres.

À elle seule l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta alourdit dramatiquement le poids des émissions de gaz à effet de serre; le pire crime contre le climat, selon Naomi Klein(Voir LE DEVOIR, 16 mars 2015). Un crime auquel on s’associerait au Québec si on accordait un droit de passage au pétrole empoisonné en provenance de l’Ouest. Dans ce cas, faire son carême commence par le refus d’encourager l’exploitation d’une source de pollution particulièrement néfaste.

Je trouve originale la façon de Catherine Billet d’envisager la pratique de l’aumône en temps de Carême . La piété sait y établir des liens concrets avec l’économique et le politique.

LE PATRIMOINE QUI COÛTE CHER

«  Le patrimoine, il faut que ça gagne sa vie, sinon ça  meurt » , a déclaré le maire de Québec(voir LE SOLEIL, 11 mars 2015). Une affirmation sentencieuse qui fait beaucoup réfléchir. Car il existe à Québec plusieurs sites du patrimoine qui ne gagnent pas leur vie. C’est le cas par exemple des fortifications qui, au temps de Lord Dufferin, furent menacées de destruction parce que les commerçants anglais de l’époque les jugeaient inutiles et coûteuses. Pas toujours facile  de «  gagner sa vie », quand on fait partie du patrimoine.

Innombrables en France les joyaux du patrimoine qui «  ne gagnent pas leur vie » : les grandes cathédrales de Notre-Dame-de Paris,  Chartres, Strasbourg, la basilique de Vézelay, des centaines d’autres édifices religieux  entretenus aux frais de l’État, des monuments civils qui parsèment le territoire et exercent une puissante attraction touristique : si bien que ces joyaux finissent quand même  par gagner un peu leur vie puisqu’ils  attirent un  grand nombre de visiteurs dont les activités stimulent l’économie. Mais c’est d’abord pour ce qu’ils représentent comme œuvres de culture et de civilisation qu’on les respecte et qu’on les protège. On ne commence pas par leur coller une facture et leur demander de « gagner leur vie ». Ça ne se fait pas quand on est civilisé.

LA MENACE DU PÉTROLE EMPOISONNÉ

Empoisonné, ce pétrole bitumineux qu’on veut nous expédier par tous les moyens. On lui ajoute des substances nocives pour le mieux faire voyager. Malgré cela, il voyage mal, à cause des vieilles voies ferrées. Les wagons déraillent, prennent feu ,  empoisonnent les plans d’eau et menacent les habitations.  Ce qui  sert d’argument  à ceux qui veulent construire un pipeline qui , s’étirant  de l’Ouest jusqu’au Québec et même plus loin, mettrait en péril plusieurs centaines de plans d’eau, dont le fleuve Saint-Laurent, lequel  alimente en eau potable plusieurs de nos villes et villages. Un pipeline, ça suinte un peu, paraît-il, mais ça ne déraille pas.

De deux maux il faut choisir le moindre, dit un vieil adage, donc il faut choisir le moyen de transport le moins risqué. Donc le pipeline, selon des experts. Mais, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, on peut éviter d’avoir à choisir entre les wagons qui déraillent et le pipeline qui finira par crever. Car on n’a pas besoin de ce pétrole empoisonné. La meilleure chose qui puisse arriver,  c’est qu’il reste enfoui dans les sables de l’Alberta, surtout que son exploitation engendre une forte pollution. Il est possible de s’en passer et d’importer à moindre risque et à prix concurrentiel du pétrole non empoisonné, tout en favorisant le recours à des alternatives qui contribuent à réduire la consommation pétrolière. On assurera ainsi la sécurité énergique tout en évitant de mettre inutilement  en péril cette précieuse richesse qu’est l’eau. L’or bleu est plus précieux que l’or noir.

LE MAL HABITE PARMI NOUS

Une amie  m’a transmis des extraits d’un livre où l’auteur s’applique à démontrer que Boko Haram, Daech et consorts  n’ont rien inventé , que la barbarie est de tous les temps, que des tueurs démoniaques qui ont marqué jadis l’histoire  avaient non moins  de talent pour le mal que ceux qui, de nos jours, commettent de basses œuvres qui provoquent  un sentiment d’horreur. On nous dit : le mal est de tous les temps. Au fait, il était  déjà à l’oeuvre quand Cain assassina son frère Abel.

De ce constat on peut tirer la conclusion qu’il n’y a pas lieu de se scandaliser devant les horreurs que nous rapportent les médias. Mais il y a aussi une autre conclusion , plus susceptible de changer les choses : combattre autant que se peut  le mal qui fait horreur, car on ne peut se permettre d’ abandonner des gens sans défense aux forces du mal. Surtout quand il s’avère que les nouveaux barbares entretiennent des liens avec des pays qui comptent parmi  nos partenaires économiques, ce qu’on soupçonne être le cas avec Daech. Ce serait d’une  honteuse hypocrisie que de crier au scandale devant la barbarie islamique tout en faisant affaire avec ceux qui sont  de connivence avec les barbares.

On peut aussi s’interroger sur l’origine du  mal, ce qui l’inspire, son cheminement. Quand on récite le Notre Père, on demande d’être délivré du mal. Délivré de ses faiblesses, de  l’esprit du mal, de l’emprise d’une force maléfique?  Pas facile à discerner.

ll y a des cas où il s’agit bien de quelqu’un qui personnalise le mal, comme cela est apparent dans le récit des trois tentations du Christ. Quelqu’un qui envoûte, possède, cherche à entraîner dans l’abîme. Aussi cet esprit du mal qui fomente les destructions, la torture, le viol, les tueries. Cet esprit du mal qui, au temps de la barbarie nazie, poussait à perpétrer des massacres collectifs, à jeter des enfants  dans des fosses communes ou à les faire  disparaître dans des fours crématoires. Il arrive que la barbarie atteigne un tel  niveau d’horreur et de méchanceté qu’on ne puisse l’expliquer  en invoquant seulement la perversion humaine.

Se manifeste en outre, chez les barbares d’aujourd’hui, un esprit diabolique qui prétend torturer, violer ou tuer au nom d’Allah, donc au nom de Dieu. L’esprit du mal fait preuve, en ce cas, d’une capacité exceptionnelle de cynisme. Il se révèle autant cynique que méchant.

Les agnostiques et les incroyants discutent de l’existence de Dieu, une question complexe pour eux. Mais il  ne serait pas vain qu’ils s’interrogent aussi sur l’existence du démon et sur celle du mal : une question peut-être plus compliquée mais  non moins  importante. Il n’est pas superflu de la soulever.  Surtout que le démon est un personnage discret qui semble préférer qu’on ne parle pas de lui. Il aime mieux  passer inaperçu, faire accroire qu’il n’existe pas, ce qui lui assure une bonne marge de manœuvre. Le Bon Dieu, au contraire, aime qu’on se souvienne de Lui et souhaite qu’on entre en contact avec Lui.  Ainsi pourra-t-il plus facilement nous dépanner, nous délivrer du mal, comme nous l’implorons de le faire  dans cette belle prière que le Christ nous a apprise et qui s’appelle le Notre Père.