QUAND LA BÊTISE S’AJOUTE À L’HORREUR

Des migrants de divers pays se sont retrouvés dans une même embarcation de fortune dans l’espoir de pouvoir rejoindre la Sicile et l’Europe. Voyageurs misérables que des passeurs sans scrupule auront exploités jusqu’au dernier centime. Or voici que certains d’entre eux, musulmans, ont décidé de jeter par-dessus bord des passagers indentifiés comme étant des chrétiens. Arrivés de peine et de misère en Sicile, ils ont été arrêtés et traduits en justice pour meurtre.   

 

Tout cela est à la fois sinistre et bête. Le plus bête, c’est qu’ on ajoute à l’horreur humaine

une autre horreur, commise celle-là au nom de Dieu. C’est alors que me revient à la mémoire  cette réflexion d’un éminent théologien rappelant que si la foi a le mérite d’élargir le regard de la raison, celle-ci , en revanche, la capacité et la mission de purifier la religion.  

 

La saine raison fait partie du projet de la Providence. Il n’y a rien de divin dans la bêtise humaine. Celle-ci apparaît plutôt comme un instrument dont le diable aime bien se servir.

LA CHASSE AUX PAUVRES

J’ai observé à la télévision le ministre responsable de la solidarité sociale expliquer laborieusement comment il veut s’assurer que des démunis ne puissent recevoir en trop quelques dollars, une prébende qui ,de toute façon,  ne leur permettra  pas de sortir  de la pauvreté. De nombreux fonctionnaires seront chargés d’appliquer ces nouvelles règles dictées par la politique d’austérité. Il en va, dit-on , de la bonne santé des finances publiques.

En contrepartie, on nous apprend que le président de la Caisse de dépôt  verra son revenu augmenter d’un million de dollars et plus. On apprend en outre que l’ex-président d’une société d’État disposera  d’une rente de retraite avoisinant un demi-million de dollars. On nous explique qu’il y a là quelque chose de tout à fait normal puisque de telles allocations de salaire ou de départ sont nettement inférieures à ce qui se fait ailleurs. Dans certains pays, paraìt-il, la chasse aux pauvres est parfois impitoyable et on y traite  les plus nantis avec beaucoup plus d’indulgence que chez nous.

Le ministre peut invoquer une excuse : il imite ce que plusieurs de  ses prédécesseurs ont fait avant lui. Il demeure qu’on se retrouve ici à plusieurs coudées  de l’option préférentielle  pour les pauvres dont on entend souvent parler chez les chrétiens socialement engagés. En comparaison, la solidarité au compte-gouttes du ministre   apparaît plutôt mesquine.

LE  PAYS QUE L’ON VEUT BÂTIR

J’observe avec intérêt la course à la chefferie qui se déroule au sein du Parti Québécois. Je ne suis pas convaincu que ce fut une bonne idée de lui consacrer autant de temps et d’énergie, mais il demeure que l’exercice illustre bien la vigueur de cet esprit démocratique et la volonté de construire qui ont prédominé dès les origines chez les bàtisseurs  de cette formation politique qui continue de marquer l’histoire du Québec. C’est le PQ qui nous a donné non seulement la Charte de la langue française  mais aussi la loi  sur le financement des partis politiques et la loi visant à protéger le patrimoine agricole; c’est lui qui a amélioré substantiellement les règles favorisant une saine administration publique; qui a entretenu le goût de se prendre en main et qui, à deux reprises, a fourni au peuple d’ici l’occasion de se prononcer sur son avenir; toujours lui qui, de pair avec d’autres groupes indépendantistes, continue de promouvoir le projet d’un pays qui soit vraiment  nôtre.

Il y a néanmoins quelque chose d’un peu ambigu dans cette course. On semble se comporter comme si  le futur chef du parti devait décider seul du programme, alors que ce choix relève de l’ensemble des militants et plus spécifiquement de ceux qui, réunis en congrès national, ont la responsabilité à la fois de tracer les grandes lignes d’action et de circonscrire les objectifs sectoriels. Or celui ou celle qui veut accéder à la direction du parti devra tenir compte de ces choix qui auront été entérinés par  les militants.

Je reconnais toutefois que le mode de fonctionnement du PQ n’empêche pas chaque aspirant ou aspirante de promouvoir sa propre vision des  choses. Cela guidera les militants  qui, à titre de membres du parti, auront à se prononcer sur le choix de la personne  qui assumera la tâche de direction.

Questions de l’heure 

Nombreuses et diverses sont les questions qui méritent de faire l’objet  d’un éclairage de la part de ceux et celle qui aspirent à la direction du parti. Les unes donnent déjà lieu à des débats, telle la place que devrait occuper le projet d’indépendance dans le programme. D’autres, dont quelques-unes concernent de près le projet  de souveraineté, mériteraient qu’on leur accorde plus d’attention, car elles revêtent une importance non négligeable. En discuter ajouterait de la substance aux débats actuels. Je me permets d’en mentionner certaines qui m’intéressent particulièrement.

Le regroupement des forces souverainistes. C’est le rassemblement des forces souverainistes, auquel ont  largement contribué Pierre Bourgault et le RIN, qui a facilité la prise de pouvoir par le PQ en 1976.C’est  la dispersion de ce vote qui prive actuellement le PQ de l’exercice du pouvoir. Or, sans l’accession au pouvoir, le projet d’un pays à soi risque fort d’être renvoyé  aux calendes grecques. Le mouvement  souverainiste a besoin de porte-parole qui peuvent  non seulement bien dire les choses,  mais aussi faire preuve d’un élémentaire pragmatisme. Il est urgent que l’on en arrive à mieux concilier la pureté des convictions et le réalisme politique.

Solidarité avec le Canada  français. Il existe une importante francophonie canadienne hors Québec. Elle est en grande partie l’héritière de luttes qui ont toujours trouvé leur appui principal au Québec. Elle persiste dans sa volonté de survivre et de grandir. Elle est tenace, résistante, têtue. Il est pertinent que des porte-parole du mouvement indépendantiste nous parlent de la place que l’on réservera à la francophonie hors Québec dans un État  québécois souverain. Je souhaite que les porte-parole du projet de souveraineté expriment leur solidarité à l’égard des communautés francophones qui habitent le reste de l’espace pancanadien; une solidarité qui devra se manifester dans des  gestes politiques concrets.

Solidarité avec la francophonie internationale. Le Québec fait partie du vaste univers culturel , social et économique de la francophonie internationale avec lequel nous entretenons des liens de plus en plus nombreux. L’avenir du Québec est inséparable de l’essor de cet espace culturel et social où, depuis des décennies, ont oeuvré des pionniers  qui sont à l’origine de  nombreuses réalisations. Des exemples parmi d’autres : le Père Georges-Henri Lévesque, fondateur de l’Université nationale du Rwanda, les Pères blancs et  les Soeurs missionnaires d’Afrique originaires du Québec, les Frères des écoles chrétiennes, les  Sœurs de l’Immaculée-Conception, des milliers de coopérants , religieux ou laiques,  passeurs de culture et agents de développement qui ont rendu présente dans plusieurs pays l’image d’un Québec ouvert sur le monde. Cette solidarité est appelée de nos jours à revêtir des formes nouvelles  qui ajouteront à ce qui a déjà été accompli. Il serait pertinent de chercher à définir le contour de cette solidarité d’un nouveau genre.

Valeurs communes. On a parfois l’impression que pour certains souverainistes le terme valeur  se réduit quasiment au principe de l’égalité des sexes. Pourtant il embrasse beaucoup plus large, comme en fait foi  la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, laquelle statue sur le droit à la vie, l’intégrité physique, la liberté de conscience , la liberté d’expression, le mariage et la famille, les droits des parents en éducation, le droit au travail, la solidarité sociale, etc. Cette vision élargie  des valeurs me semble plus éclairante et plus stimulante que ce que l’on désigne  sous l’étiquette de  « valeurs québécoises ». Il y a là un vaste chantier à explorer.

Les aléas du vivre-ensemble. Le projet d’une charte dite de la laïcité  a fait long feu, mais plusieurs événements récents incitent à croire qu’il ne serait pas superflu de remettre l’ouvrage sur le métier, quitte à lui imprimer une autre configuration. C’est un  projet que le PQ  pourrait prendre en main  en collaboration avec d’autres formations politiques, souverainistes ou pas. Mais il importe en même temps de débattre les concepts de base, préciser ce qu’on veut dire quand on parle de valeurs communes, de laïcité,  de liberté religieuse, de la place de la religion dans l’espace public, etc. Les aspirants à la direction du PQ nous rendraient service en explicitant l’idée qu’ils se font du vivre-ensemble et de ses conditions de réalisation.

Justice fiscale. Comme en font preuve les réussites de nombreux pays devenus indépendants, la souveraineté  peut fort bien donner un souffle nouveau à l’économie du Québec. Mais cet apport dynamique deviendra encore plus tangible quand on aura mis un frein à l’évasion fiscale que pratiquent de grandes entreprises et des manipulateurs de capitaux et que le pouvoir fédéral semble tolérer allègrement. L’équilibre budgétaire cessera d’être un casse-tête le jour où ces entreprises et ces  grandes institutions financières délinquantes s’acquitteront de leurs obligations envers le trésor public. Il en va pour beaucoup du dynamisme et de la qualité de la souveraineté politique qu’on aura acquise.

Urgence écologique. Le Québec est menacé écologiquement par des déversements de pétrole empoisonné en provenance de l’Ouest canadien. Que restera-t-il du rêve d’un pays qui serait nôtre quand la pollution aura dégradé le fleuve Saint-Laurent, ses  affluents, d’autres plans d’eau, des terres agricoles, des milieux de vie? Le PQ rendra un grand service à la collectivité  en choisissant une personne sensible  aux impératifs écologiques, prompte à résister à la fascination de l’or noir et opposée  à un  aventurisme économique obsédé par la recherche d’un gain à court terme qui risque de mettre  en péril notre patrimoine collectif. Dans cette optique, il faudrait y penser deux fois avant de se lancer dans l’exploitation du pétrole de l’Île d’Anticosti. La pollution locale n’est pas plus acceptable que celle qui nous arrive de loin.

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Ce sont là, parmi d’ autres, quelques questions qui devraient intéresser les souverainistes attentifs aux joutes politiques. Car un pays à soi, cela commence par une certaine idée qu’on s’en fait,  mais  c’est aussi un contenu et des conditions de réalisation. S’inspirant  de l’histoire et s’éclairant de valeurs humanistes qui font consensus, les Québécois pourront assumer   avec succès la prise en charge de cet espace planétaire  que le cours des événements- la Providence,diront certains- leur a confié. Il ne suffit pas de revendiquer un pays, il faut aussi avoir une certaine idée de la façon de le construire pour en faire  un modèle de civilisation. C’est de cette façon que les Québécois démontreront qu’ils forment un grand peuple, comme le souhaitait René Lévesque.