SUR LES BORDS DU GRAND FLEUVE

« Regarde avec amour, sur les bords du grand fleuve, ce peuple jeune encor qui grandit frémissant ». Ces mots, on les chantait jadis dans un cantique plein de fraîcheur où l’on évoquait les épreuves dont le peuple d’ici avait triomphé grâce à l’intervention de la Vierge Marie.

Les épreuves ont changé de nature. Les menaces proviennent maintenant de cette sorte d’ extractivité que déplore Naomi Klein et qui se manifeste par la fringale pétrolière, les projets de forage sur l’Île d’Anticosti, les superpétroliers, les trains chargés de pétrole empoisonné et qui risquent de dérailler- comme au Lac-Mégantic- un pipeline dont le parcours menace les nappes d’eau, les terres agricoles, les milieux de vie et le grand fleuve lui-même.

Certains veulent rattraper la caravane pétrolière alors que celle-ci aborde l’étape de sa fin de parcours. C’est de la bêtise. Pas certain que Notre-Dame du Canada- ainsi la désigne le cantique- veuille s’occuper d’un dossier pareil. Elle va plutôt nous faire confiance et s’en remettre à notre bon jugement. À nous de ne pas céder à la tentation de l’or noir.

QUAND LES TOURISTES RENCONTRENT LES MIGRANTS

Un bref reportage de France 2 m’a vivement intéressé . On y décrit un événement qui s’est déroulé sur l’Ile de Kos, en Grèce; un événement qui tend à se répéter. Voici que des  touristes envahissent des plages de sable fin. Ils  sont intrigués par la présence d’un canot pneumatique, de gilets de sécurité , d’objets hétéroclites que  des arrivants ont laissés derrière eux pendant la nuit. Ces arrivants, ce  sont des migrants qui ont fui la guerre, la misère, la faim et réussi à rejoindre l’Europe, le continent qui fait rêver et où ils espèrent pouvoir commencer une vie nouvelle. En attendant de poursuivre leur périple ils se mêlent  aux gens de la cité  d’accueil et profitent des mesures de soutien qu’on met à leur disposition. Les touristes  rouspètent un peu mais finissent par s’adapter à cet environnement imprévu dont les agences de voyages avait omis de leur parler.  

 

Ce qui sidère, c’est le contraste flagrant entre deux phénomènes qui  se déroulent dans  un même espace. Tandis que les uns s’amusent, les autres tentent de survivre. Mais avec le temps qui passe, les migrants et les touristes finiront pas s’intégrer aux  mêmes lieux de vie au cœur du continent, partageant avantages et obligations. Un apport précieux des migrants sera d’insuffler un élan nouveau à des collectivités vieillissantes qui respiraient au ralenti.  

 

«  J’étais  sans abri et vous m’avez accueilli », lit-on dans une parabole que relate  l’évangéliste Matthieu. Voilà que cela se passe à l’Ile de Kos, que fréquentent des touristes qui accueillent, un peu à contrecoeur, des migrants en quête d’un dernier recours. Une belle histoire qui vaut d’être racontée. 

L’ÉTAT, C’EST NOUS

Mine de rien, un courant ultralibéral s’emploie à dévaluer l’État. De diverses façons. Par exemple en lui accolant l’image d’un pouvoir qui nous serait étranger et au-dessus de nous, en l’accusant d’être boulimique,  en le privant de ressources financières indispensables, en l’affaiblissant au profit de puissances économiques qui cherchent à transformer les biens communs en biens privés. 

 

En réalité,  là où les grandes valeurs civiques sont à l’honneur, l’État se révèle l’instrument privilégié le plus en mesure de construire un ordre social où fleurissent la liberté, l’égalité et la justice ainsi qu’une économie humaine. Léon XIII voyait en lui l’outil le plus apte à assurer le progrès de la collectivité avec, comme mission particulière, celle d’être «  la providence des travailleurs ». C’est lui qui a donné à l’État-providence ses lettres  de noblesse.    

 

« L’État , c’est moi, »  disait Louis XIV. Cétait présomptueux de sa part. Mais  en démocratie il est séant de dire que l’État, c’est nous, c’est-à-dire que l’espace politique appartient à l’ensemble des citoyens; un espace où s’active, au profit de la collectivité,  un réseau d’institutions et d’appareils que certains voudraient affaiblir, appauvrir, démanteler en partie, avec, comme conséquence prévisible, la domination de l’économisme  sur le politique. Mais rendu à ce stade, l’État, ce ne serait plus nous. 

L’IDENTITÉ REFOULÉE

On débat beaucoup, en France et ailleurs en Occident, la question de l’identité. Celle-ci occupe parfois l’avant-scène. Elle est suscitée par une avancée islamique militante qui   profite de la faiblesse d’une affirmation identitaire frileuse répandue chez  beaucoup d’héritiers  de la culture et de la civilisation occidentales, où s’entrecroisent des racines  judéo-chrétiennes et gréco-latines. C’est l’enracinement chrétien qui pose problème. On aimerait pouvoir se comporter comme s’il n’existait pas. Or il est inséparable de valeurs et de manières de voir qui contribuent à définir  le mode de vie de ceux qui en sont tributaires. Pensons par exemple au droit à la vie, à la dignité de la personne humaine , au principe de l’égalité de l’homme et de la femme ou encore à la célèbre devise liberté, égalité, fraternité. Là où certains ne voient que des valeurs laïques, d’autres y décèlent une souche chrétienne qui alimente les valeurs dites laïques. 

 

Débat similaire au Québec. Il y a ceux qui, nombreux, assument sans complexe une histoire et une identité construites sur deux composantes majeures, catholique et de langue française, greffées sur fond amérindien. Ils  sont fiers de ce passé dont ils assument aussi les  vissicitudes, parmi lesquelles le poids d’une domination étrangère  dont ils se sont libérés progressivement et sans violence en faisant un usage efficace  d’outils démocratiques. Du passé religieux ils retiennent plus les zones de lumière que les ombres et sont plus enclins à en tirer une fierté qu’à s’apitoyer  sur des failles. 

 

Pour d’autres le passé religieux pose problème. Ils s’en sont dissociés en partie tout en ne sachant pas comment se définir sans lui. En découle  un malaise qui prend la forme d’une identité refoulée.  On ne sait trop  comment assumer ce passé qui marque l’histoire collective. Il devient gênant d’y faire appel face à de nouvelles traditions culturelles affirmées sans complexe. Difficile d’adopter une position claire quand on est soi-même plongé en plein brouillard. 

 

Il arrive que ce refoulement identitaire provoque en réaction l’affirmation d’une identité défoulée, attachée sans ambiguité aux valeurs héritées du passé et qui campe à l’opposé de la culture du ressentiment que l’on décèle au cœur de l’identité refoulée. L’affaire de la prière au Conseil de ville de Saguenay en a fourni une bonne illustration. Des sondages révèlent que nombreux sont ceux qui partagent  cette identité défoulée dont le maire de Saguenay est devenu un porte-parole éminent et coloré. 

 

Comment transiter d’une identité refoulée à une identité assumée? Cela peut se faire en commençant par une relecture de l’histoire où, au lieu de se complaire à comptabiliser  les échecs que l’on croit déceler dans le passé, on porte plutôt attention aux  réussites, aux avancées. Il serait paradoxal d’affirmer sa confiance dans le projet d’un pays dynamique où l’on serait maître chez soi tout en affirmant que ce que les Québécois ont fait dans le passé ne valait pas grand-chose et se résume à une série d’échecs, à une succession de grandes noirceurs.  

 

Tirer du passé des raisons d’être fier et d’espérer dans l’avenir : c’était la manière de voir de Lionel Groulx.Aussi celle de René Lévesque, qui considérait la nation québécoise comme un grand peuple qui, en apparence asservi et résigné, manifeste de plus en plus la volonté de se prendre en main. Un peuple de langue française, mais aussi porteur d’un héritage culturel judéo-chrétien et gréco-latin, ce qui constitue un atout précieux dans le cheminement d’une nation. Il y a là une manière de voir qui constitue un remède efficace contre le refoulement malsain de sa propre identité.