CRITÈRE DU VÉRITABLE PROGRÈS

Selon une étude du Fonds monétaire international, l’accroissement du PIB d’un pays est mieux assuré là où les moins nantis voient leur sort s’améliorer, alors que l’enrichissement des plus nantis risque de compromettre le plus-avoir collectif (Voir LE DEVOIR, 16 juin 2015). Une conclusion qui contredit la théorie du « ruissellement », selon laquelle la richesse des plus nantis finit par déborder sur les moins nantis et donc par améliorer leur sort. Car selon l’étude, chaque fois que le cinquième de la population la plus pauvre voit sa part de revenus augmenter le PIB augmente aussi, tandis que la croissance des revenus du cinquème de la population la plus riche risque au contraire de faire reculer l’économie. 

Ce constat de nature économique rejoint le point de vue du pape Jean XXIII , qui soutenait que « la richesse économique d’un peuple ne résulte pas seulement de l’abondance globale des biens , mais aussi et plus encore de leur distribution effective suivant la justice, en vue d’assurer l’épanouissement personnel des membres de la communauté : car telle est la véritable fin de l’économie nationale » (Mater et magistra). 

On n’a pas à choisir entre l’économique et le social .Ils se rejoignent, comme c’est le cas lorsqu’on débat d’écologie et de sauvegarde de l’environnement, ainsi que vient de le faire le pape François dans la belle encyclique Laudato si. La seule économie viable à long terme, c’est celle qui se donne comme objectif le développement intégral et solidaire des personnes et des nations. À défaut de quoi reste la voie d’un économisme à courte vue qui ne peut conduire qu’à la destruction de la maison commune dont parle le pape François et qu’un libéralisme économique échevelé risque de détruire.

PAS FACILE DE NE PAS CROIRE

Une Québécoise de grande renommée avoue en toute simplicité qu’elle ne croit pas dans  un au-delà où Quelqu’un ou un Royaume nous attend. Pour elle, tout s’arrête ici-bas. Au fait, c’est ainsi que raisonnent  des tas de gens.

Croire n ‘est pas chose facile, mais ne pas croire ne l’est pas non plus. Car si tout s’arrête ici-bas, justice ne sera pas faite.  En vain auront souffert et auront péri des multitudes d’êtres humains : populations sans défense, victimes de tortionnaires, femmes soumises à l’esclavage, enfants abusés, travailleurs exploités, petites gens qui ont subi les exactions de maîtres brutaux, prolétaires de toutes catégories, des hommes et des femmes qui ont eu  faim, soif, ont été privés de toit , injustement enfermés dans des prisons, parmi eux et elles les victimes  des camps de la mort et des goulags. Ne pas croire en Dieu et dans un au-delà, c’est laisser en plan un monde marqué par le mal et qu’aucune justice ne viendra réparer et restaurer. À cela je ne peux me résigner, sans compter d’autres motifs que j’ai de croire. Ne pas croire, c’est donc loin d’être un choix facile, pas plus facile que de croire.

GRANDEUR DU POLITIQUE

On a dit et écrit de fort belles choses au sujet de Jacques Parizeau, ce grand homme d’État qui vient de nous quitter. Dans le flot de louanges dont il a fait l’objet  je retiens  pour ma part l’idée noble  qu’il se faisait de l’engagement politique; une façon de voir qui va à l’encontre du cynisme et du désabusement  dans lesquels versent de nombreux Québécois.

J’ignore quelles étaient les convictions religieuses de Jacques Parizeau, mais je suis persuadé qu’il était  d’accord avec Paul VI, qui affirmait que «  la politique est une manière exigeante- quoique non la seule- de vivre l’engagement chrétien au service des autres ».L’engagement politique, une manière exigeante de servir. Pour Jacques Parizeau, le pouvoir-tant celui du grand mandarin que celui du décideur politique- était un outil de service destiné à faire progresser la collectivité, non moins au plan social et humain qu’au plan économique. Ce qui l’intéressait, c’était de créer les conditions favorables à une avancée collective. Pour y arriver, il acceptait d’affronter  les contraintes, les complexités et les inévitables déceptions qui font partie du jeu politique. Savoir entretenir un idéal nonobstant les obstacles : une règle de vie qui aura marqué tout son cheminement et nous élève de cent coudées au-dessus du cynisme et du désabusement. C’est là un bel héritage et un modèle à imiter.

 

 

 

LE DROIT D’EMPOISONNER

J’apprends  (Voir LE DEVOIR , 30 mai 2015) que , selon un projet en gestation, au moins 200 wagons-citernes  remplis de pétrole empoisonné en provenance de l’Alberta traverseront chaque jour , dans un proche avenir, des villes, des villages, des régions agricoles et des cours d’eau du Québec, véhiculant une incommensurable capacité d’empoisonnement.  Ce à quoi il faut se résigner, disent certains, puisque le transport ferroviaire relève du pouvoir fédéral. Comme s’il existait une sorte de droit d’empoisonner inscrit dans la Constitution canadienne et que le Gouvernement du Québec, l’Opposition officielle et les regroupements de citoyens d’ici n’avaient pas leur mot à dire dans ce dossier.

Il est évident qu’il n’existe pas d’acceptabilité sociale pour un tel droit, nonobstant ce que dit ou ne dit pas une Constitution que le Québec, de toute façon, ne reconnaît pas.Ce qui logiquement doit prévaloir, c’est une opinion publique éveillée et informée , consciente de sa responsabilité face à la protection de l’environnement et dont les décideurs politiques seront les porte-parole d’avant-garde. C’est elle qui aura le dernier mot, et non les aventuriers du pétrole empoisonné.

LE PUBLIC ET LE PRIVÉ

J’entends souvent dire que la religion relève uniquement de la sphère du privé. On nous sert ça en vrac, sans nuances, comme un axiome , une évidence. Mais dans la réalité les choses ne sont pas aussi simples.
Dans un régime totalitaire le renvoi du religieux au privé va de soi, comme ce fut le cas au temps du stalinisme; un régime qui refoulait le privé dans ses derniers retranchements. Y être surpris à posséder en cachette un exemplaire de la Bible pouvait valoir à son propriétaire un séjour d’au moins dix ans au goulag. On y expédiait là-bas des prêtres,des religieux et autres fidèles de foi orthodoxe. On dénombre des milliers de martyrs de la foi dans l’ex-URSS de l’époque stalinienne. Il n’y eut cesse de persécution que lorsque l’armée allemande se prépara à envahir la capitale de l’Empire communiste. Le Petit Père des peuples fit alors appel au Patriarche orthodoxe de Moscou afin d’obtenir son soutien moral et politique. D’un coup, le privé refoulé devint partie intégrale du public. Mais une fois le danger passé, le régime porteur d’un laïcisme brutal et intolérant revient à sa gouverne impitoyable de l’espace public.    

Dans les sociétés islamiques on confond souvent le public et le privé, le temporel, le spirituel et le religieux.C’est dans les pays de tradition chrétienne que la laïcité a émergé progressivement, en partie sous l’influence de ses racines évangéliques. On cherchait comment rendre à César ce qui est à César tout en rendant à Dieu ce qui à Dieu. Ce fut un long et difficile processus. Des courants antireligieux ont contribué à l’accélérer. La laïcité a fait son chemin grâce à des initiatives et à des institutions visant à délimiter le mieux possible les frontières du spirituel et du temporel. Il est arrivé parfois que le processus aboutisse à des accommodements bizarres . Ainsi le cas de la Grande-Bretagne, où la Reine est en même temps gardienne de la foi chrétienne et symbole de l’unité d’un État laïque. Un exemple qui illustre que la laïcité n’est pas chose facile à circonscrire, non plus que la délimitation des frontières entre le public et le privé.

Pie XII a préconisé une « légitime et saine laïcité de l’État ». Cette autonomie du temporel s’inscrit dans des aménagements qui peuvent varier d’un pays à l’autre et donner lieu à des interprétations variables. Il existe diverses façons d’organiser la vie en société de telle sorte que le privé et le public ne s’excluent pas réciproquement et où l’espace public se révèle ouvert et inclusif plutôt que fermé et exclusif. Il n’y a pas d’antinomie radicale entre la laïcité et la présence du religieux dans l’espace public. On peut concilier les deux objectifs pourvu qu’on sache faire preuve d’intelligence et de tolérance.

La laïcité bien comprise garantit un espace qui favorise la cohabitation harmonieuse du public et du privé. Elle ne concède pas au religieux une emprise sur l’aménagement de l’ordre public, mais ne le refoule pas non plus dans la sphère du privé. Elle lui reconnaît une place dans les débats publics et lui consent une liberté dont savent faire usage de nombreuses institutions d’inspiration chrétienne qui contribuent grandement à la qualité de la vie collective.En contrepartie, une société où l’on cherche à imposer une laïcité fermée et rigide risque de s’appauvrir culturellement, socialement et humainement.