ÉCHOS QUI SE FONT ATTENDRE

J’en suis à ma troisième lecture de l’encyclique Laudato si, dont nous a fait cadeau le pape François. Je ne cesse d’y recueillir des propos éclairants. La sereine radicalité du document m’impressionne. L’approche qu’il privilégie à l’encontre du discours à la mode,  marqué par le libéralisme échevelé  et la technocratie sans frein, revêt une dimension révolutionnaire.

Logiquement, une telle manière de voir devrait intéresser les chrétiens, les réjouir, guider leurs préoccupations dans le domaine social. Or j’ai cueilli peu d’échos du document dans les quelques publications à caractère religieux  que j’ai eu l’occasion de consulter. Comme si le discours de François ne réussissait pas à perturber une  sorte de ronron qui marque le  quotidien dans de nombreuses demeures de la vie ecclésiale et qui se reflète parfois dans des homélies dominicales.

Heureusement, Laudato si s’adresse à tous les gens de bonne volonté. Certains parmi eux   et elles campent sur le perron de l’église, d’autres  logent en diaspora. De leur nombre on en trouve déjà qui font écho à la parole de François. Voilà qui augure bien pour l’avenir.

 

 

LA COLÈRE DE MADAME PAYETTE

Madame Lise Payette est en colère contre un pharmacien qui, au nom de sa religion, a refusé de vendre à une cliente « la pilule du lendemain ». (Le Devoir, 7 août 2015). Elle voudrait que ce pharmacien laisse sa religion à la maison et, donc aussi, qu’elle le veuille ou non, sa conscience, puisque religion et conscience sont souvent imbriquées l’une dans l’autre.

Cette requête m’inquiète, car j’aime bien que mon pharmacien apporte sa conscience avec lui quand il remplit une prescription, tout en souhaitant d’autre part que cette conscience s’inspire de normes objectivement valables et communément admises. Ce qui, dans la pratique, n’est pas toujours chose facile à vérifier. L’Ordre des pharmaciens et plusieurs éthiciens s’efforcent de pallier les situations complexes qui peuvent se présenter dans ce domaine. 

Qu’une croyance soit impliquée ou non, la rectitude de conscience d’un pharmacien ou d’un médecin ne se règle pas en décrétant que chacun devra laisser sa religion à la maison, puisque religion et conscience sont souvent étroitement reliées. Or la conscience éclairée de chacun et chacune constitue un apport précieux pour la vie en société. Il arrive qu’une croyance l’aide dans son fonctionnement; il arrive aussi que celle-ci apporte un mauvais éclairage. Il se peut d’autre part que l’incroyance ne soit d’aucune utilité. Quoi qu’il en soit, la conscience demeure la règle ultime qu’il faut savoir respecter. Il est souhaitable dès lors de ne point se mettre en colère face à des situations complexes où conscience et religion sont impliquées.

BARBARIES ANCIENNES ET NOUVELLES

Hiroshima détruite le 6 août 1945; Nagasaki détruite trois jours après. Deux cent- dix mille morts, autant de blessés, dont plusieurs gravement brûlés, fortement atteints par les radiations. Deux actes de guerre non légitimés qu’on doit inscrire, selon certains historiens, sur la liste des crimes contre l’humanité. Tout comme, par exemple, le bombardement de Dresde , acte barbare perpétré par l’aviation britannique en février 1944.

Pas facile de comparer entre eux les actes de barbarie. Titus y allait à plein bras pour faire crucifier des milliers de petites gens en révolte. Attila et Gengis Khan faisaient régner la terreur, ce qui était leur manière de gouverner. Les conquistadors espagnols utilisaient la torture comme stratégie politique. La barbarie nazie a marqué l’histoire contemporaine. À lui seul, le célèbre Mao a provoqué la mort de millions de paysans et d’ouvriers dénooncés comme des ennemis du peuple.

De nos jours, on dénonce les comportements barbares de l’État islamique. Les reportages télévisés nous font ressentir la cruauté dont font preuve ceux qui dirigent cette faction nébuleuse. Mais il n’est par certain que cette barbarie artisanale dépasse en horreur la destruction hautement scientifique et technique d’Hiroshima et de Nagasaki, froidement orchestrée et commandée par des décideurs politiques qualifiés de gens civilisés.

Il n’est vraiment pas facile de mesurer le degré de barbarie qui se manifeste à chaque époque.

SAUVER LA MAISON COMMUNE

La maison commune : c’est ainsi que le pape François désigne la terre et les ressources qu’elle recèle. En vertu du principe de la destination universelle des biens, celles-ci appartiennent à tous. Si on les dilapide, si on les détruit par une exploitation abusive, on porte atteinte au bien commun universel et en premier lieu aux droits fondamentaux des plus pauvres, lesquels sont toujours les premiers à écoper quand on abuse de la nature. «Tant l’expérience commune de la vie ordinaire que l’investigation scientifique démontrent que ce sont les pauvres qui souffrent davantage des plus graves effets de toutes les agressions environnementales » (Conférence des évêques brésiliens, cité par Laudato si, para.48).

Ces atteintes peuvent revêtir des formes diverses. C’est le cas par exemple quand des compagnies minières canadiennes qui s’ activent dans des pays en développement détruisent des espaces agricoles ou des sources d’eau dont les paysans ont besoin; ou encore celui des énergies non renouvelables dont l’exploitation accroît les gaz à effet de serre et provoque des changements climatiques, comme ces vagues de sécheresse qui frappent plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. À noter, parmi les facteurs d’aggravation, l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, aussi dommageable pour la planète que toute la consommation réunie de produits pétroliers que l’on se permet au Québec et en Ontario.

Tout se tient, nous rappelle le pape François. Nous habitons la même maison. Or la survie de celle-ci, souligne-t-il, est incompatible avec le modèle de développement dominant où un économisme débridé et la technologie occupent le haut du pavé. Une rupture s’impose avec ce modèle pour faire place à un autre, ce que le philosophe Edgar Morin appelle le possible Acte 1 d’une nouvelle civilisation. Un passage qui devra s’amorcer de façon progressive, en dialogue avec les gens de bonne volonté, qu’ils soient chrétiens ou s’identifient à d’autres allégeances. Pour les chrétiens, ce nouveau départ pourra être le lieu d’un engagement social prioritaire.

Il est éclairant, dans cette optique, de lire le deuxième chapitre de l’encyclique Laudato si.  On y met de l’avant une lecture de la tradition judéo-chrétienne qui affirme l’interconnexion entre la foi en Dieu, le respect de la création et notre responsabilité à l’égard de celle-ci. On met en question l’interprétation biblique selon laquelle le Créateur aurait voulu que l’homme domine la terre au point d’abuser des ressources qu’elle contient avec le risque de les détruire. On y propose une vision radicalement différente des choses.

Notons ici quelques observations particulièrement éclairantes.

  • Les devoirs des chrétiens à l’intérieur de la création et leurs devoirs à l’égard de la nature font partie intégrante de leur foi.
  • L’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, avec la terre.
  • Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C’est pour cela que l’homme doit respecter la bonté propre de chaque créature et éviter un usage désordonné des ressources dont il dispose.
  • Si nous reconnaissons la valeur et la fragilité de la nature, et en même temps les capacités que le Créateur nous a données, cela nous permet d’en finir aujourd’hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limites. Un monde fragile, avec un être humain à qui Dieu en confie le soin, interpelle notre intelligence pour reconnaître comment nous devrions orienter, cultiver et limiter notre pouvoir.
  • La liberté humaine peut offrir son apport intelligent à une évolution positive. Mais elle peut aussi être à l’origine de nouveaux maux, de nouvelles causes de souffrances et de vrais reculs.
  • Ce qui manque à chaque chose pour représenter la bonté divine est suppléé par les autres . C’est pourquoi nous avons besoin de saisir la variété des choses dans leurs relations multiples. L’Interdépendance des créatures est voulue par Dieu.
  • Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers sommes unis par des liens invisibles et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble.
  • Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains et à un engagement constant pour les problèmes de la société.

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Les observations qui précèdent reproduisent quasi verbatim les propos du pape François au sujet de la maison commune. Elles offrent une vaste matière à réflexion, tout comme la suite du document. Le pape François nous propose un exercice de réflexion enrichissant qui dépasse la surface des choses et ouvre la porte sur une nouvelle vision du monde en évolution. Un tel exercice ne peut être que bénéfique pour qui s’y adonnera et valorisera moult fois le temps qu’on lui consacrera.