LES RONCHONNEURS

Des chrétiens-et des anciens chrétiens- ronchonneurs. On pourrait aussi les traiter de bougons. Car ils passent leur temps à bougonner. Je leur parle du pape François et de l’espoir qu’il incarne. Ils  me renvoient à la Grande noirceur-pas facile à situer dans l’histoire du Québec-  ou encore aux Croisades et à l’Inquisition, comme si cela résumait le passé de la chrétienté.

Ils ont un goût prononcé pour les pages sombres de l’Histoire. Ils ajoutent même une couche de noirceur à l’image du passé. La clarté ne les intéresse  pas : celle qui est née de la civilisation occidentale aux racines chrétiennes, celle qu’ont projetée au long des siècles  les innombrables œuvres visant à développer et à répandre le savoir, la splendeur des  cathédrales et des grandes œuvres d’art,  le combat contre la souffrance, la pauvreté, la misère, les initiatives en faveur  des droits humains, les réalisations des missionnaires au service du développement des peuples. Et j’en passe. Les failles ne manquent pas, mais le bilan demeure impressionnant et propre à susciter la fierté.

Cela, nos ronchonneurs semblent incapables de le voir. Héritiers bougons d’un passé dont ils ne saisissent pas la grandeur et ne décèlent que les failles, ils se sentent mal à l’aise et se replient sur la défensive face à de nouvelles croyances en provenance d’ailleurs. Ils manquent de souffle et versent dans la morosité. Ils sont pessimistes. Ils  auraient besoin d’une grosse bouffée d’air, celle que pourrait  leur apporter une meilleure perception d’un passé beaucoup moins sombre qu’ils ne croient.

DU PAIN POUR TOUS LES JOURS

Le Synode extraordinaire sur la famille aborde les multiples problèmes que doit affronter de nos jours la famille. L’un de ces problèmes, souvent relégué au second plan, c’est la quête du pain quotidien, dont la recherche pèse lourd sur la stabilité et la qualité de vie de l’institution familiale. Jean-Paul II en a traité dans sa remarquable encyclique sur le travail ( Laborem exercens). Or une caractéristique de l’économie néolibérale est de mettre en péril le minimum vital dont ont besoin les familles, soit en s’adonnant à la suppression d’emplois au nom de la rationalité économique, soit en remplaçant les emplois stables par des emplois précaires et ainsi plonger les familles dans l’insécurité, parfois dans la pauvreté.

En luttant en faveur de la sécurité d’emploi les syndicats de travailleurs contribuent à favoriser la stabilité de l’institution familiale. Le pain quotidien assuré rend plus faciles de meilleures pratiques de santé et plus grande la capacité de profiter des avantages qu’offre l’école. Ce n’est pas un effet du hasard si c’est dans les milieux économiquement défavorisés que l’on observe les lacunes les plus graves en matière de santé et d’éducation. Le manque de ressources matérielles y est pour beaucoup.

Quand on remplace des emplois stables par des emplois précaires ou qu’on supprime des centaines d’emplois au nom de la rationalité économique, on ébranle l’institution familiale. Tout comme lorsqu’on invoque l’austérité pour réduire les services dont ont besoin de façon particulière les citoyens les plus vulnérables. En découlent des coûts sociaux qu’il faudra éponger un jour, plus élevés que les économies qu’on s’échine à réaliser à court terme.

INTÉGRISME ET PROGRESSISME

 

Patrick Lagacé (LA PRESSE, 2 octobre 2015) se défoule sur le dos des intégristes. En  feraient partie le pape François, les évêques de Montréal et de Québec et  le président de l’Assemblée des évêques. Seraient intégristes ceux et celles qui s’opposent à l’avortement, à l’assistance médicale à mourir ( l’euthanasie) et n’accordent pas de crédibilité  au mariage entre personnes de même sexe. On peut déduire qu’à l’inverse   sont progressistes ceux et celles qui appuient les choix contraires.

Une définition de l’intégrisme manque à sa diatribe.  De quoi s’agit-il exactement?  Fait défaut aussi,  dans la suite du texte , une définition de la laïcité. Selon l’auteur,le Québec ne forme pas une société laïque.mais plutôt catho-laïque. À son avis, dans  une société vraiment laïque on dénoncerait les intégristes susmentionnés et on mettrait fin aux congés fiscaux dont bénéficient les lieux de culte. Rien de moins.  De quoi calmer le zèle des intégristes.

Comment  définir la laïcité?  Je connais un beau texte sur la laïcité de l’État. Mais son auteur  est un pape connu sous le nom de Pie XII, au visage sévère,  qu’on aurait pu soupçonner d’intégrisme bien plus que le pape François.  J’ose néanmoins suggérer à notre pamphlétaire de lire ce texte qu’il peut consulter dans La Documentation catholique. Une lecture qui pourrait l’aider à y voir plus clair.

Faudrait aussi définir ou redéfinir le progressisme. Celui qu’on décèle chez  Patrick Lagacé fait un peu vieux. Car la nouveauté ne garantit pas la vérité. Il faut savoir faire preuve de sens critique face à la nouveauté tout comme face à des opinions  dites traditionnelles. C’est là l’apanage d’une intelligence éveillée.

CE QUI PRÉOCCUPE LE PAPE FRANÇOIS

 

On apprend à mieux connaître la manière de voir du pape François à mesure qu’il explicite sa pensée sur les grandes questions sociales. On constate par exemple que, tout en se situant au cœur  de l’enseignement social de l’Église tel que formulé dans les grandes encycliques, François met l’accent sur des aspects bien spécifiques. Il y a chez lui continuité avec ses prédécesseurs, mais aussi  une évolution guidée  par les «  signes des temps ».

Il place à l’avant-scène de nouvelles problématiques,  dont en premier lieu la survie  de notre habitat à tous, qu’il appelle notre maison commune. La question sociale est devenue mondiale, disait Paul VI. D’accord, écrit François. Mais cette universalité concerne désormais et au premier rang la survie même du monde que nous habitons  et que mettent en péril le libéralisme économique débridé , l’exploitation abusive des ressources naturelles et les perturbations engendrées par les changements climatiques.

François inclut dans cette problématique le sort des plus démunis, car ils sont les premières victimes du désordre économique et des atteintes à l’écologie.  On a tendance   à les mettre au rancart, à les considérer come des déchets,  comme les damnés de la terre. Ils sont des centaines de millions d’hommes et de femmes  dans le monde à subir une oppression à la fois économique, environnementale  et sociale.Ils sont les prolétaires d’aujourd’hui.  On doit donc, à son avis, aborder comme un tout les questions d’environnement, d’écologie et de justice sociale.

Le pape François est également préoccupé par le sort des migrants victimes de conflits  armés, obligés de quitter des terres devenues inhospitalières, parfois sous l’effet des  désordres climatiques. Il place au premier rang le devoir d’accueil , celui de témoigner une empathie particulière à l’égard des gens venus d’ailleurs qui font partie de notre même communauté humaine et frappent à notre porte. Il dénonce les politiques de repliement qui conduisent  à ériger des barrières et à construire des murs. Il nous rappelle que la plupart de nos ancêtres furent aussi jadis des migrants en recherche de nouveaux milieux de vie.

Autre préoccupation majeure du pape: la famille, tant dans sa configuration naturelle  que dans certaines formes devenues fréquentes, comme la famille recomposée. Mais avant de s’avancer plus loin sur cette  question , il a tenu à ce que les communautés chrétiennes fassent connaître leur point de vue. D’où la convocation de ce synode extraordinaire qui a cours présentement et qui  permet à des courants divers, parfois nettement opposés, de se faire entendre, par exemple au sujet du statut ecclésial des divorcés remariés.  François ne veut pas régler seul cette affaire . Il ne prétend pas monopoliser le savoir prudentiel. Il veut aussi tenir compte de l’expérience et des points de vue d’autres chrétiens. Il avait  dit un jour que le pasteur a avantage, dans certaines circonstances, à se fier au flair des brebis. C’est ce qu’il met en pratique dans le dossier de la famille.

Ce qui préoccupe le pape peut nous guider dans le choix de nos propres priorités. Il pourrait être opportun par exemple de déplacer un peu les  pôles de notre sensibilité morale. Ainsi, quoi qu’il soit fort pertinent  de se préoccuper d’ une question telle que celle de l’avortement, il y aurait lieu de n’en point faire une obsession, une fixation,  comme si c’était la seule affaire qui vaille qu’on s’y intéresse. François, à sa manière,  nous fait savoir qu’il y a aussi d’autres questions qui méritent de retenir notre attention, et ce, de toute urgence.