POURQUOI PAS UN RÉFÉRENDUM?

Le projet de pipeline d’Énergie Est suscite de plus en plus d’intérêt. On s’interroge, on  s’inquiète. Et non sans raison. L’enjeu concerne les réserves d’eau potable du Québec, des milieux de vie, la qualité  des terres agricoles. Un enjeu colossal.Il devient  souhaitable, dans un tel contexte, que tous les citoyens puissent donner leur avis face à ce dossier.

Or une manière efficace  de permettre aux citoyens de s’exprimer clairement dans une  affaire aussi importante, c’est de tenir un référendum. Les lois du Québec prévoient le recours à ce mécanisme  de consultation populaire. On l’a fait à quelques reprises dans le passé, par exemple en 1980 et en 1995. Le pouvoir fédéral y a également fait appel en 1942 avec son référendum sur la conscription; une opération malheureusement un peu galvaudée et qui a  laissé quelques mauvais souvenirs.

Les risques que comporte le projet d’Énergie Est légitiment amplement la tenue d’une consultation populaire. Car il est pertinent de consulter le plus de gens possible quand la majorité de la population est concernée directement ou indirectement par une affaire d’une telle ampleur. C’est une façon de mesurer l’acceptabilité sociale du projet.

Cette consultation populaire aurait valeur probante à condition de respecter  deux critères: 1) que le droit de vote  référendaire soit l’apanage des citoyens  du Québec; ce qui n’empêcherait pas qui le voudra de débattre de la question ici ou ailleurs, aussi bien à  Calgary qu’à Régina; 2) que les partisans tant du OUI que du NON ne puisent qu’à des sources  de financement dont l’origine et le montant respectent les règles fixées par la Loi sur la consultation populaire. On verrait mal par exemple TransCanada , Enbridge ou Suncor financer à coups de millions$ des  love-in partout à l’échelle du Québec. On a dit que le référendum de 1995 avait marqué la victoire de l’argent. Il serait déplorable que cela se répète.

Un référendum respectueux des règles en vigueur permettrait à chaque citoyen d’assumer sa part dans l’exercice d’une responsabilité collective. Il est vrai que sa tenue peut créer des malaises, parfois susciter des confrontations,mais, pour une société,pour un peuple, un tel exercice demeure avantageux et témoigne de la santé de la vie collective. Mieux valent la clarté et une responsabilité assumée que de s’embourber  dans l’ambiguité et la peur de prendre position. Être maître chez soi veut dire qu’il revient au peuple d’ici de décider de l’avenir du territoire et des ressources que la Providence lui a confiés au lieu de s’en remettre uniquement au jugement d’experts et d’affairistes. Décider et faire connaître sa décision. Ce qu’un référendum permet de réaliser.

PERSONNE N’EST JETABLE

La déclaration (1 mars 2016) de l’archevêque de Toronto, le Cardinal Thomas Collins, au sujet de l’euthanasie et du suicide assisté, mérite de retenir l’attention car elle éclaire le débat. J’en extrais le propos suivant :

« Notre valeur en tant que personne ne vient pas de ce que nous pouvons faire, mais de ce que nous sommes. Elle vient du plus profond de nous, de notre dignité intrinsèque d’êtres humains.  Lorsque nous limiterons la valeur de la vie de quelqu’un à sa capacité de fonctionnement, notre société aura dépassé la dangereuse limite après laquelle les personnes sont traitées comme des objets qui peuvent être jetés, étant jugés inutiles ».

Personne n’est jetable, a répété maintes fois le pape François. Le Cardinal Collins fait sien le propos percutant. Un manière de parler qui s’avère fort pertinente dans le débat actuel.

COMPORTEMENT ÉTRANGE

Le Devoir (5 mars 2016)  nous a présenté un dossier remarquable sur le projet de pipeline d’Energie Est. De quoi confirmer l’inquiétude d’un nombre croissant de citoyens qui  anticipent les risques considérables que ce projet fait planer sur les milieux de vie, les plans d’eau et les terres agricoles du Québec.

Certaines informations que fournit le dossier provoquent l’étonnement. Ainsi, on y apprend que la Caisse de dépôt et placement du Québec détient des intérêts dans des joueurs majeurs du secteur des sables bitumineux, dont TransCanada, Enbridge et Suncor. À quoi s’ajoutent des placements importants de sa branche Ivanhoé Cambridge dans le secteur de l’immobilier à Calgary et Edmonton.

Cela s’appelle avoir le sens des affaires, diront certains. D’autres y verront plutôt le syndrome d’un comportement ambigu, quelque peu suicidaire. Étrange double jeu de la part d’une institution vouée au développement économique et social du Québec. Comment réagira la Caisse de dépôt et placement quand le transporteur d’or noir qu’elle finance en partie aura pollué des lacs et des rivières, des terres agricoles, des milieux de vie? Sera-t-elle en mesure alors de nous présenter un bilan annuel aussi impressionnant  que celui qu’elle vient de publier pour l’année 2015?

À LA RECHERCHE D’UN CONSENSUS MORAL

Dans une entrevue qu’il a accordée peu après sa rencontre avec le pape François, le patriarche Cyrille , primat de l’Orthodoxie russe, a insisté sur l’urgence d’en arriver à un consensus moral comme condition de stabilité sociale et de paix dans le monde. Une stabilité que viennent compromettre non seulement les idéologies qui prônent le terrorisme mais aussi la critique virulente des valeurs à laquelle se livrent des partisans d’une laicïsme rigoureux qui remet en question l’héritage éthique issu de la double tradition judéo-chrétienne et gréco-romaine. Négatrice de ses propres racines, cette critique place une civilisation et une culture en position de faiblesse face à des courants idéologiques provenant de l’extérieur.

La rupture du consensus moral est apparente dans les débats sur l’avortement et sur l’euthanasie , devenue de l’aide médicale à mourir, ou encore concernant le droit au suicide assisté. Dans ces cas, l’enjeu porte sur la vie, sur le pouvoir qu’on estime avoir le droit d’exercer sur elle, les règles de caractère politique qu’on est obligé d’instaurer face à des situations extrêmes.

Autre situation de rupture : la place qu’on accorde ou qu’on refuse à la liberté de conscience. Chose étonnante que ce droit, pourtant reconnu depuis longtemps comme un acquis historique, soit redevenu l’objet d’un débat.Voire que dans certains pays il soit allègrement foulé aux pieds. On constate en outre que plusieurs des droits inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 sont contrés par des pratiques qui leur portent atteinte, tel le principe de l’égalité de l’homme et de la femme, ouvertement rejeté dans plusieurs pays de tradition islamique.

On peut néanmoins chercher à délimiter les contours d’un consensus social tout en reconnaissant l’existence d’une zone grise où surgissent des ruptures morales.C’est ce qu’on observe dans des sociétés dites sécularisées , que certains qualifient de post-chrétiennes, où l’on est témoin de désaccords profonds sur des questions telles que l’avortement, l’euthanasie, le suicide assisté, le mariage pour tous. Mais nonobstant ces désaccords, des valeurs éthiques importantes et qui font l’unanimité continuent de consolider le tissu social. On les trouve inscrites dans la Déclaration universelle de 1948 et dans l’encyclique Pacem in terris.

L’éthique de conviction légitime le droit de promouvoir des valeurs auxquelles on adhère en toute liberté de conscience et celui d’en débattre démocratiquement.Un droit qui vaut pour tous, pas seulement pour les opinions à la mode, comme cela semble être souvent le cas.On constate en effet que sur plusieurs questions qui font litige les faiseurs d’opinion semblent se brancher automatiquement sur la même longueur d’onde et tendent à imposer une pensée unique. D’autre part, l’éthique de responsabilité incite à élaborer des compromis qui facilitent le vivre ensemble et la stabilité sociale tout en laissant place aux divergences. On peut à la fois affirmer et promouvoir ses propres convictions et contribuer à élaborer des compromis acceptables pour tous à l’échelle du politique. L’opération est complexe, non sans risques, mais elle ne campe pas hors du possible.