GLISSEMENT DES MOTS

Il se produit de nos jours comme un glissement du sens des mots. Par exemple, il fut un temps où l’on parlait indifféremment d’éthique ou de morale.On expliquait le doublement des mots par leur origine, l’une grecque, l’autre latine. De nos jours, la morale a perdu des plumes et l’éthique a gagné en noblesse. La morale est souvent associée au moralisme, tandis que l’éthique sert d’écran à une moralité qui ne dit pas son nom et veut passer inaperçue, comme si la morale dégageait une odeur ringarde.

De même, on cherche à distinguer l’euthanasie et l’aide médicale à mourir. Celle-ci a acquis le statut de soin de santé. Elle tend à éclipser l’euthanasie et le suicide assisté. C’est moins gênant de traiter de ces choses quand on ne les nomme pas. Le glissement des mots ou leur effacement rendent le propos plus facile.

Dans certains pays, il arrive que, pour désigner l’avortement, on parle de soins de santé sexuelle et reproductive. La formule est lénifiante. Grâce à elle, l’avortement acquiert à son tour le statut de soin de santé. Ce qui rend le débat plus compliqué pour les pro-vie. Ici encore le vocabulaire devient une arme de combat. Même si le vrai problème perdure, à savoir s’il s’agit, oui ou non, de la suppression d’une vie humaine ou potentiellement humaine. Le glissement des mots ne change rien à la réalité des choses.

Ce qui fait que le débat continue.

VIRAGE INQUIÉTANT

Si le projet de loi C-14 du gouvernement Trudeau est adopté, l’euthanasie et le suicide assisté vont acquérir le statut de soins de santé. En contrepartie, on semble bien peu s’intéresser aux soins palliatifs, toujours inaccessibles dans plusieurs régions de l’espace pancanadien. Pourtant, ils visent à soulager les souffrances de personnes en fin de vie, ce que le projet de loi C-14 prétend vouloir réaliser, mais de manière directe et expéditive.

Je constate, en regardant la télévision ou en écoutant la radio, que les faiseurs d’opinion et leurs invités optent très majoritairement pour l’euthanasie, qualifiée d’aide médicale à mourir. Ce serait pourtant éclairant si, au lieu de monopoliser les lieux de discussion au profit  d’une seule vision des choses, on permettait la tenue d’un véritable échange. À titre d’exemple, on pourrait débattre la récente déclaration de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), où il est affirmé  que:

*le suicide et l’euthanasie sont contraires à la profonde inclination naturelle de l’être humain de vivre et de préserver la vie;

*peu importe les modifications qui y seront apportées, le projet de loi C-14 est un affront à la dignité humaine , une érosion de la solidarité humaine, et un danger pour toutes les personnes vulnérables -particulièrement les personnes âgées, handicapées, infirmes et malades qui sont souvent isolées et marginalisées;

* le projet de loi est une violation du sacro-saint devoir des professionnels de la santé de soigner, et de la responsabilité des législateurs et des citoyens de fournir et d’assurer une protection à tous, spécialement aux personnes les plus à risque;

*les législateurs ont le devoir de toujous défendre et protéger chaque vie, de renouveler les efforts déployés pour garantir l’accès aux soins palliatifs et à domicile, et de protéger la liberté de conscience des professionnels de la santé et des établissements qui refusent d’ouvrir la voie à l’euthanasie et au suicide assisté.

Il y a là matière pour un débat sérieux, si tant est qu’on veuille vraiment débattre. Mais on semble présumer qu’il y a déjà consensus alors que des divergences sont apparentes,  comme  le montre la déclaration de la CECC.

LA CAVERNE D’ALI BABA

On savait déjà que l’évasion fiscale était une pratique répandue (Voir Bloc-notes, 7 mai 2014). Mais grâce à la fuite des  « Panama Papers », on en apprend plus sur l’importance de cette pratique. Ainsi, il s’avère que dans  plusieurs pays(incluant la Chine dite communiste!) des institutions financières, des entreprises puissantes, des gens d’affaires fortunés , des professionnels haut de gamme, voire des dirigeants politiques  s’adonnent à des pratiques systématiques d’évasion fiscale . Celles-ci privent les États et les gouvernements des ressources financières requises pour répondre adéquatement aux besoins des citoyens. Une élite financière déjà bien nantie et dont on serait en droit d’attendre qu’elle fasse sa part pour assurer le bon fonctionnement de la vie collective se dérobe à ses devoirs tandis que les pouvoirs publics se rabattent sur des politiques d’austérité qui pénalisent les moins nantis. Même en grattant les fonds de tiroirs on ne réussit plus à assurer un fonctionnement décent des écoles, des services de santé, des services sociaux, des infrastructures municipales, des équipements collectifs.Des citoyens bien nantis et des entreprises s’envolent avec de l’argent qui appartient à la collectivité et vont le cacher dans une caverne nouveau genre beaucoup plus vaste que celle d’Ali Baba.

Quand une frange de la minorité la plus favorisée d’une société manque ainsi à son devoir de solidarité, elle enfreint le  contrat social et porte atteinte au civisme et à la justice distributive. Lorsque ce dérapage  est tout à coup révélé, comme cela vient de se produire  avec les « Panama Papers »,il s’avère  un peu gênant de prêcher l’austérité aux citoyens  ordinaires qui peinent à répondre aux exigences de base de la vie  quotidienne. Il faudrait commencer par obliger les délinquants fiscaux haut de gamme à s’acquitter de leur devoir de solidarité envers les autres citoyens.

 

CHOC DES CULTURES ET DES VALEURS

Compassion, fraternité, miséricorde, agneau pascal, vie, résurrection, espérance : ce sont là quelques exemples du vocabulaire chrétien, particulièrement prédominant au temps de la Semaine sainte et de la fête de Pâques. Mais il n’y a pas que les mots. Il y a aussi la réalité de milliers de gestes concrets que ces mots inspirent et guident dans l’accomplissement d’initiatives de toutes sortes qui marquent la vie quotidienne et l’aménagement de la vie en société.  Globalement, nonobstant des dérapages qui ont marqué son parcours, la foi chrétienne reflète et incarne de prime abord la compassion et la solidarité, auxquelles s’ajoute la miséricorde qui vient d’en haut, comme nous le rappelle le pape François.

Le contraste est grand avec le spectacle troublant que donne de nos jours une frange dévoyée de l’islam; un spectacle qui a pris forme dans un déferlement continu d’actes violents et barbares  dont sont victimes aussi bien des musulmans que  des chrétiens et des non-croyants. On est sidéré devant autant d’atteintes graves aux valeurs fondamentales  qui sont essentielles pour assurer  le vivre ensemble des peuples et des sociétés.

Il incombe aux experts en religion et en culture islamiques de nous aider à discerner les causes de ce dérapage qui affecte le monde musulman et compromet la paix sociale dans de nombreux pays.La tâche est d’autant plus urgente que le dérapage en question est en train d’alimenter un courant d’islamophobie qu’il sera  de plus en plus difficile de refréner. Car l’extrémisme islamique est sans doute la source majeure de l’islamophobie qui est en train de se répandre.

En contrepartie, les héritiers de la culture et de la civilisation judéo-chrétiennes auraient avantage à renouer avec leurs propres racines d’où sont issues, non sans peine et à travers maintes vicissitudes, des valeurs telles que la liberté, l’égalité, la solidarité, la laïcité, la tolérance, la compassion. On est mieux équipé pour affronter des courants extérieurs potentiellement destructeurs quand on s’appuie sur des valeurs solides héritées d’une expérience humaniste qui s’avère une avancée unique dans le déroulement de l’Histoire. On ne gagne rien, sous prétexte de neutralité, à nier ses propres racines. Au contraire, on se met alors en position de vulnérabilité.