A la mémoire de Louis O’Neill

Notre famille souhaite célébrer avec vous la mémoire de Louis O’Neill.

Nous disons célébrer, parce que bien que ce soit évidemment une immense tristesse de le voir nous quitter, il le fait au terme d’un long et remarquable parcours de vie. Nous avons été privilégiés de l’avoir eu pendant de très longues années, et de le voir jusqu’à la fin alerte, serein, optimiste, espiègle et amoureux.

Sa jeunesse

Notre père a grandi à Sainte-Foy, à la gare de train Bridge, près du pont de Québec. Son père Thomas était chef de gare, et sa mère Alexandrine Lafontaine chef d’une famille de 13 enfants vivant au 2e étage de la gare et ayant fait son royaume de l’immense terrain adjacent.

Il a grandi dans une famille ni riche, ni pauvre, qui fréquentait quotidiennement des gens de tous les horizons, chaque train amenant son lot d’histoires, d’espoirs, et de survivants à la crise des années 30. Une famille où l’on aidait les défavorisés, où l’on respectait la fierté des gens, où la solidarité était forte, discrète et naturelle.

La prêtrise

En 1950, après ses études en théologie au Séminaire de Québec et à l’Université Laval, il fut ordonné prêtre. Il compléta dans un 2e temps des études à l’Université Angelicum à Rome et par la suite à l’Université de Strasbourg. Tout au long de sa vie, il enseigna la philosophie, l’éthique sociale et la théologie.

En 1956, il publia avec l’abbé Gérard Dion un texte, « Lendemain d’élections », au lendemain de la réélection de l’Union nationale de Maurice Duplessis. Il y dénonça l’immoralité politique, la fraude électorale et l’utilisation de la foi par le pouvoir. Ce texte, d’abord repris par le Devoir et largement publicisé par plusieurs medias, fut considéré comme l’un des coups de boutoir fondateurs de la Révolution tranquille. Il fut suivi de deux livres, le Chrétien et les élections et le Chrétien et la démocratie.

Il avait alors 31 ans. À une époque qui fut par la suite appelée la grande noirceur, où le réflexe naturel du Canadien français était de ne pas faire de vague, il n’a pas hésité à sortir du rang, malgré Duplessis, malgré les conséquences possibles de ce geste alors qu’il était prêtre. Ce geste reflète précisément Louis O’Neill. Le courage d’agir conformément à ses principes, peu importe les conséquences, peu importe les vents contraires.

Tant comme prêtre que dans la deuxième partie de sa vie, notre père a consacré sa vie au progrès social. Il croyait en la solidarité à la base d’un projet social : transmettre la vie, éduquer, assurer la croissance humaine.

Il a aussi choisi l’engagement de la paix. La paix pour le progrès des peuples, mais surtout pour les gens ordinaires. Ceux qu’on conscrit, ceux à qui on prescrit l’impôt du sang, ceux qu’on envoie tuer et se faire tuer sans leur demander leur avis.

Il était un prêtre avant-gardiste pour son époque. En 1960, il donnait des conférences pour sensibiliser à la nécessité pour les femmes de participer à la vie politique. Tout au long de sa vie, il a été moderne.

Sa démission

Dans les années 1970, il décida d’abandonner le statut de prêtre pour revenir à celui de laïc. Pour notre père, ce fut « un choix qui s’est produit au terme d’une longue réflexion et non sans déchirement » (Les Trains qui passent, p.144)

Ce choix a été déterminé par l’amour d’une femme, Michèle Castonguay, celle qui allait partager sa vie pendant plus de 45 ans, et ce jusqu’au dernier souffle. Dans un de ses livres, les Trains qui passent, il écrit: « Une femme que l’on aime, la chance extraordinaire d’avoir des enfants, un foyer devenu un milieu de vie accueillant: des signes qui témoignent d’une bienveillance venue d’en haut et indiquent, me semble-t-il, que [mon] changement de créneau n’a pas été le signe d’un échec, mais plutôt le résultat d’une grâce imprévisible et inattendue » (p. 146).

Louis O’Neill a quitté l’Église, mais l’Église ne l’a jamais quitté. Il n’a « jamais cessé d’estimer et d’admirer les confrères prêtres dévoués à l’enseignement ou au ministère pastoral dans les paroisses, leur disponibilité, leur engagement social, leur espérance tenace ».  Il est toujours resté un homme d’Église, défendant ses réussites et les milliers de femmes et d’hommes y œuvrant avec cœur, bonté, générosité, tout en étant sans complaisance avec ses erreurs et ses errements, et en militant pour les réformes qu’il jugeait nécessaires.

Notre père n’a jamais perdu la foi. Elle a toujours été au cœur de sa vie, de ses choix, de son être. Quand on lui demandait pourquoi il croyait en Dieu, quel était le fondement de sa foi, il nous disait: « la vie, la nature et tout ce qui nous entoure, c’est si bien fait, si bien pensé, que cela ne peut pas être le fruit du hasard. Il doit y avoir quelqu’un derrière tout ça. Et parce que la vie est si bien faite, et parce qu’il y a tant d’injustices dans le monde, il doit y avoir un «après», une autre vie, afin de rendre juste ce qui a été injuste ».

Le Québec et la politique

Notre père était amoureux de la société québécoise, conscient de ses forces, de ses faiblesses, de ses réflexes résultant de 200 ans de passé colonial, de ses contradictions, mais surtout de sa résilience, de sa volonté de survivre, et de son envie de grandir.

Il a toujours été d’avis que la diversité culturelle et sociale constitue une richesse de l’humanité. Membre fondateur des Amitiés judéo-chrétiennes dans les années 50, il a beaucoup œuvré pour le rapprochement des communautés juives et chrétiennes, et pour la lutte contre l’antisémitisme. Il a toujours vu le Québec comme une terre ouverte, une terre dont l’avenir passe par l’immigration et l’inclusion.

Il était conscient, cependant, que comme Fernand Dumont le soulignait, « La prise de conscience de soi est condition d’ouverture à l’universel ». Cette prise de conscience de soi, il la considérait nécessaire, et toute sa vie il mènera par l’exemple afin de mener les Québécois à se décomplexer, à s’affirmer, à dompter ce vieux réflexe intérieur qui les retient souvent.

Ces réflexions et bien d’autres ont mené notre père à conclure qu’il était nécessaire de s’engager dans la construction d’un nouveau projet collectif, reflétant mieux l’histoire, la culture et les aspirations particulières des Québécois. Le projet indépendantiste est la raison principale qui l’a mené à participer activement à notre vie politique.

En 1973, il se présente dans le comté de Mercier, alors détenu par le premier ministre Robert Bourassa, contre lequel il a mené une très chaude lutte. On l’a vu, il n’avait pas froid aux yeux.

En 1976, il se présente dans le comté de Chauveau. Il est élu et devient membre du premier gouvernement de René Lévesque. Il y occupe les fonctions de ministre des Affaires culturelles et ministre des Communications. Il participe notamment aux travaux préparatoires ayant conduit à la présentation du projet de la Charte de la langue française, la loi 101.

Il était à l’aise avec les chefs d’État tout autant qu’il était véritablement intéressé par le quotidien des gens les plus simples. Les agriculteurs lui étaient tout aussi importants et sources de sagesse que les grands universitaires. Pour lui, la valeur des gens découlait de ce qu’ils étaient, et non de ce qu’ils représentaient.

La Famille

Après le référendum de 1980, notre père choisit de ne pas se représenter, et de retourner à l’enseignement, une passion qui l’habitait alors qu’il était prêtre. Ma sœur et moi étions alors en très bas âge, et nous avons eu la chance extraordinaire, que nous ne réalisions pas assez à l’époque, de l’avoir pour nous.

C’est à l’âge adulte qu’on se rend compte de l’héritage et des valeurs que nous ont laissé nos parents. Ces valeurs, elles sont principalement transmises par l’observation, par l’exemple, par le non-dit.

Nos parents nous ont fait comprendre qu’il faut mener par ses actes. L’important est la cause, et non l’individu. Vivre en fonction de nos valeurs, et non du regard des autres. Faire le bien sans rien attendre en retour, sans s’en vanter et avec humilité. Donner simplement parce que c’est bien de donner. Ne jamais se plaindre et toujours être reconnaissant pour ce que nous avons.

Nous avons eu le privilège d’être comblés d’amour, de confiance, de patience, de douceur et de savoir. Chaque souper de famille impliquait une discussion sur un sujet d’actualité, ou encore un débat historique ou politique. Chaque aventure ou mésaventure finissait par un mot tendre empreint d’humour et de sagesse. Chaque journée avec lui fut une opportunité de réfléchir, de s’exprimer, de partager et d’écrire. Notre père fut un modèle que nous nous efforçons de reproduire avec ses petits-enfants, Paul, Victor, Henri et Philippe.

Il fut aussi une ancre, un socle, ou encore une présence paternelle pour plusieurs cousines, cousins et tantes qui nous ont témoigné l’importance qu’il avait eue dans leur vie.

Et que dire de l’amour, si rare et si pur, envers notre mère Michèle, la femme de sa vie. 45 ans d’amour, de tendresse et de complicité. Jamais de chicane. Le plus bel exemple que l’on puisse émuler. Si la décision de quitter la prêtrise fut difficile, elle fut pleinement justifiée par le fait d’avoir trouvé l’amour de sa vie. Et combien il l’a aimée. Combien il nous a aimés.

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Notre père était fasciné par la vie. Il aimait la contempler dans toutes ses facettes. Un enfant qui rit, une araignée qui tisse sa toile, la bienveillance d’une mère envers ses enfants, l’entraide au sein d’une communauté. Pour lui, la vie était un cadeau dont il n’a jamais cessé de s’émerveiller.

Dans les trains qui passent, Louis O’Neill écrit :

« Le goût de la vie a quelque chose de merveilleux. Il suscite celui de transmettre la vie, de créer, de construire, d’aider d’autres à vivre et à mieux vivre. C’est en dedans de soi, inné, comme une force partagée par tous les êtres vivants, une manière d’affronter la mort inéluctable, une mission assumée en attendant que d’autres prennent la relève.»

C’est à nous, maintenant, de prendre la relève. Dans un monde de plus en plus déréglé, de plus en plus sombre, de plus en plus flou, il existe un chemin, tracé par Louis O’Neill et plusieurs autres, empreint de justice, de progrès, de compassion et d’amour.

Ce chemin, ne le perdons jamais de vue. Et n’oublions jamais ceux qui l’ont tracé.

Marie-Élisabeth et Louis-Martin O’Neill