PÉCHÉ SOCIAL ET MONDIALISATION

Un prélat romain, Monseigneur Gianfranco Girotti, a étonné beaucoup de monde en parlant d’une nouvelle sorte de péché : le péché social. « Alors, a-t-il dit-il, que le péché concernait jusqu’à présent plutôt l’individu, aujourd’hui, il a une résonance sociale, en raison de la mondialisation » ( Voir LA CROIX, 3 avril 2008). Des journalistes ont trouvé le propos étrange et se sont étonnés qu’on puisse encore de nos jours parler d’une affaire aussi ancienne que le péché.

Le propos de ce théologien n’est pas aussi insolite que certains pourraient le croire. Par exemple, Jean-Paul 11 a parlé de « structures de péché » et de « péchés sociaux ». Quand des choix éthiques s’inscrivent à l’intérieur de processus techniques, commerciaux ou politiques, ils sont susceptibles, plus que des actes personnels isolés, d’engendrer des situations qui influent considérablement sur la qualité de toute la vie sociale dans son ensemble. C’est alors que surgit la notion de péché social.

Deux cas récents illustrent bien ce phénomène : 1) la politique de mainmise d’entreprises multinationales sur les marchés du tiers monde, laquelle a contribué au dépérissement des productions vivrières , ouvrant ainsi la voie à la crise alimentaire actuelle ; 2) les manœuvres tortueuses de ceux que John Perkins qualifie d « assassins financiers », à savoir des experts qui ont sciemment et méthodiquement engagé des pays en développement dans un processus de dépossession de leurs ressources, d’endettement et de désastre financier. Ils ont construit des « structures de péché » dont l’impact sur la vie des collectivités se révèle catastrophique.

Traditionnellement, chez la plupart des gens, la sensibilité morale ne fait pas écho aux péchés sociaux. Elle s’en tient avant tout aux questionnements personnels intimes, aux rapports entre personnes, aux problématiques reliées à la vie de tous les jours. Elle n’exclut pas toutefois une pratique de la solidarité qui se manifeste dans des œuvres de charité et de groupes d’entraide qui interviennent face à la maladie, la pauvreté, les épreuves de toutes sortes. Ce mode d’action trouve son inspiration dans la parabole du Bon Samaritain ou encore celle du Jugement dernier que nous relate l’évangéliste Matthieu.

On ajoute à la dimension sociale de l’agir en s’interrogeant sur la qualité éthique et les buts poursuivis par les institutions et les organismes qui balisent le fonctionnement de la vie en société. « La miséricorde passe par les structures »disait L.J.Lebret, éminent théoricien du développement solidaire. Grâce aux législations sociales, à des structures et à des institutions vouées au mieux être collectif, on peut plus facilement assurer la réalisation de grands objectifs humanitaires : l’accès pour tous à la santé et à l’éducation ; la pratique de la justice sociale et de la justice distributive ; une fiscalité équitable ; la régulation de l’activité économique en fonction du bien commun ; le développement durable. S’offre là un vaste espace pour l’exercice des vertus sociales

La mondialisation agrandit cet espace. Les choix politiques, économiques et techniques peuvent être lourds de conséquences, en bien ou en mal, sur la qualité de vie du monde ordinaire, et ce dans tous les pays. Il n’est pas indifférent, dans une perspective éthique, qu’on privatise l’eau potable pour en faire une marchandise offerte à ceux qui peuvent payer mais non accessible aux plus démunis ; qu’on transforme du maïs en éthanol, enlevant ainsi le pain de la bouche des pauvres ; qu’on accroisse le produit national brut en se livrant au commerce des armes ; qu’on trafique avec des Etats qui bafouent les droits humains ; qu’on ne se préoccupe pas de la pollution de l’air et de l’eau et du gaspillage des ressources naturelles.

Ce sont là des cas de péchés sociaux Une sombre réalité, pas un produit de l’imagination des moralistes. Ce que souhaite Monseigneur Gianfranco Girotti, c’est que, tout en respectant l’éthique individuelle et interpersonnelle, on axe prioritairement la sensibilité morale sur la condition humaine dans sa globalité économique et politique.

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