QUAND ON PARLE DE VALEURS

Les débats sur les  valeurs resurgissent sans cesse. Il en est ainsi en fonction du cours des événements.  Il y a quelques années Alain Etchegoyen avait questionné la valse des éthiques. On pourrait aussi bien parler de la valse des valeurs. Suffit que survienne  un incident parfois dérisoire, telle l’apparition de  viande halal sur le marché, pour qu’on se mette à parler de confrontation des  valeurs. On tend à coller l’étiquette valeur  à toute  expression identitaire, à n’importe quelle coutume particulière.

Dans une perspective relativiste  les valeurs  sont perçues comme fluides, semblent émerger selon les caprices de l’histoire,  en fonction des cultures, au gré de la mode. Comme si chacun pouvait s’inventer des valeurs selon les circonstances.  Mais il y a une autre manière d’interpréter le déroulement de l’histoire. Celle-ci, nonobstant  la vision relativiste,  apparait comme le creuset où les valeurs prennent forme, se cristallisent, progressent à partir des expériences collectives, le plus souvent à travers des épreuves et des tragédies, comme ce fut le cas lors de la deuxième Guerre mondiale et des années qui ont suivi. Elles apparaissent  alors  comme un gain précieux, une avancée humaniste. Elles revêtent une dimension universelle et ne sont l’apanage d’aucune  nation. Voilà pourquoi il m’apparaît prétentieux de parler de valeurs canadiennes ou québécoises. Vaut mieux parler de valeurs universelles dont on croit devoir souligner  la présence, le culte, l’influence bénéfique au Canada ou au Québec. Et cela à des degrés variables.

Dans des pays considérés comme ayant atteint un niveau enviable de civilisation certaines valeurs imprègnent  de façon notable  la vie en société : le droit à la vie et le respect de la vie, l’égalité de l’homme et de la femme, le respect de l’intégrité physique et morale, la primauté de la justice sociale, le culte  des libertés démocratiques. On peut parler dans ces cas d’avancées historiques que l’on trouve inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Il existe aussi des antivaleurs. On pourrait considérer comme telles : les inégalités sociales,  le redressement de l’économie sur le dos des plus démunis ;  la prolétarisation morale et spirituelle dans les sous-cultures de consommation ; la liberté sexuelle aux dépens des êtres sans défense, des enfants, etc. ;  la violence en tant que médiation normalisée dans les rapports entre les individus, les groupes sociaux, les nations ; la croissance économique fondée sur la destruction de l’environnement et le gaspillage des ressources naturelles.

Qu’une société cultive certaines valeurs de façon particulière, cela peut s’expliquer par la culture ou encore par des parcours historiques particuliers. Telle par exemple la ténacité, la volonté de survivre à travers les épreuves. Ainsi pourrait-on considérer comme valeur l’extraordinaire capacité de résilience  du peuple polonais. Mais il serait approprié d’appliquer le qualificatif valeur moins à cette résilience qu’aux énergies morales et spirituelles qui en furent la source, au premier rang à la grande fierté collective et aux  convictions religieuses des hommes et des femmes qui ont construit la nation polonaise

On n’invente pas des valeurs à son gré. Les valeurs authentiques ont un fondement objectif, discernable à partir de la droite raison, des expériences vécues, de traditions religieuses particulières. En Occident, ces trois sources se sont tantôt confrontées,  tantôt concertées, pour aboutir à un consensus relatif, quoique laissant place à des divergences qui font l’objet de débats récurrents. Ainsi continue-t-on de discuter d’avortement, d’euthanasie, ou encore  de définition du mariage .Mais  ces débats  contribuent moins à ciseler l’image des sociétés modernes que des valeurs sociales unanimement reconnues et inscrites dans des chartes, telles le droit à la vie, l’égalité, la justice sociale,  les libertés démocratiques, la liberté de conscience et de religion.

Il est souhaitable  que les débats sur les valeurs atteignent une certaine profondeur  et qu’on n’applique pas  l’étiquette valeur à n’importe quel produit de l’activité humaine. La viande halal ne soulève pas une question de valeur, pas plus que le poisson qu’autrefois les chrétiens du Québec s’imposaient de manger le vendredi et en temps de carême. Il en est autrement de la liberté religieuse,  de la liberté de conscience et de la liberté tout court.

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