ENFANTS ASSASSINÉS

Un enfant meurt de faim dans le monde toutes les cinq secondes, nous dit Jean Ziegler, qui fut pendant neuf ans rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation (Voir LE DEVOIR, 3 avril 2012). Grâce aux ressources agricoles disponibles, on pourrait alimenter douze milliards de terriens. Or la population actuelle du monde totalise sept milliards d’habitants. C’est pourquoi, conclut-il, « aujourd’hui un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné ». On est donc en droit, à son avis, de parler de crime contre l’humanité.

Divers facteurs sont à l’origine de cette situation catastrophique. Ziegler en mentionne cinq : spéculation sur les aliments de base ; production de biocarburants ; dumping de produits agricoles subventionnés ; endettement des pays pauvres ; achats et locations à long terme de terres arables africaines, sud-américaines et sud-asiatiques par des fonds souverains et des sociétés transnationales. Les conflits armés, les mauvaises conditions climatiques et les gouvernances ineptes viennent simplement alourdir une situation qui est en elle-même porteuse d’un désastre.

Lors d’une prise de parole antérieure à laquelle j’avais fait écho (voir Bloc-notes, mai 2008), Ziegler avait décrit comment le Fonds monétaire international et plusieurs pays riches s’étaient entendus pour obliger les paysans des pays pauvres à donner la priorité aux produits destinés à l’exportation et pour imposer aux marchés nationaux un régime de libre concurrence échappant à toute régulation. On a ainsi ouvert la porte à des transnationales qui ont inondé les marchés du tiers monde de produits généreusement subventionnés et dont le bas prix artificiel faussait les mécanismes du marché. D’où le recul des cultures vivrières, le dépérissement de l’agriculture, l’abandon des terres agricoles et l’émigration vers les zones urbaines. Les perturbations climatiques n’ont fait qu’aggraver les choses.

Quand, tel un prophète prêchant dans le désert, Jean Ziegler proposa devant l’Assemblée des Nations unies qu’on amorce une réforme agraire, on lui tomba dessus au nom du respect des lois du marché. A noter, parmi les pourfendeurs, les ambassadeurs des Etats-Unis et du Canada. Comme quoi ceux qui participent à des crimes contre l’humanité ne savent pas toujours ce qu’ils font.

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