INVESTIR SOCIALEMENT, C’EST RENTABLE

Le paradigme économie sociale se prête à des interprétations multiples. Il connote parfois l’économie sociale de marché, à savoir l’insertion d’objectifs sociaux à l’intérieur des activités économiques. Il y a là une manière de réguler l’économie qui caractérise particulièrement les gouvernements de tendance socio-démocrate. Il peut aussi désigner les diverses initiatives sociales aux retombées économiques parfois considérables qui ont comme but d’améliorer le sort des individus, des familles, de citoyens démunis : tels les coopératives populaires, les activités des sociétés Saint-Vincent de Paul, les mouvements qui revendiquent l’accessibilité à des logements à prix modique, les centre de dépannage qui répondent à des besoins urgents. L’expression peut d’autre part qualifier des mesures sociales que l’autorité politique implante en s’inspirant du principe de solidarité, comme l’aide sociale, le salaire minimum, le supplément de revenu.

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L’idéologie néolibérale postule que le progrès d’une collectivité dépend d’abord et avant tout du dynamisme de l’économie, le volet social apparaissant comme un supplément, une retombée. Il arrive néanmoins qu’on y perçoive les choses autrement. Ainsi, lors de la réforme en éducation, au début de la Révolution tranquille, l’axiome « qui s’instruit s’enrichit » est devenu à la mode, l’acquisition du savoir étant proposée comme la condition première de l’enrichissement individuel et collectif. Mais l’idée que le développement économique précède et conditionne le développement social demeurait néanmoins un postulat sous-jacent qu’on ne remettait pas en question.

Or voici que trois économistes réputés ont procédé à cette remise en question. Dans une étude récente sur les garderies à sept dollars ils en sont arrivés à la conclusion que ce système en vigueur au Québec, en apparence coûteux, est en réalité payant pour l’Etat. Le social a dopé le volet économique. Le réseau des garderies à sept dollars a rendu le marché du travail accessible à des milliers de femmes, dont certaines vivaient de l’assistance sociale. Le trésor public a tiré profit de l’opération en récupérant par l’impôt plus qu’il n’a dépensé pour faire fonctionner le système. L’investissement social s’est révélé économiquement rentable.

Ce cas exemplaire incite à jeter un regard différent sur les investissements sociaux. On réalise par exemple qu’un centre hospitalier aide à maintenir les citoyens en santé, accroît la qualité de la vie et favorise une meilleure accessibilité au marché du travail. Dans des agglomérations de dimension modeste il constitue souvent une assise majeure de l’activité économique. Un système de santé axé sur la qualité de la vie y assure le bon fonctionnement des autres activités.

Qui s’instruit s’enrichit, a-t-on dit. Au fait, le développement des institutions vouées au savoir et à la culture stimule la croissance économique. C’est avec raison par exemple qu’on parle d’industries culturelles, génératrices de croissance économique et d’emplois. Les bibliothèques privées ou publiques, souvent modestes d’apparence, ont marqué dès les origines le paysage nord-américain, accompagné et stimulé l’activité économique. Ainsi en a-t-il été à une époque plus récente de l’industrie cinématographique. Le cinéma américain est un produit d’exportation de première importance et fort lucratif. Le cinéma québécois, sans doute de moindre envergure, assume aussi la fonction de moteur de l’économie, tout comme la télévision, les salles de spectacle, les centres d’art. Un musée de l’envergure du Musée de la civilisation de Québec attire plus de visiteurs et engendre plus de retombées économiques que ne le fera jamais un grand amphithéâtre voué au sport commercial.

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L’accessibilité au savoir, outre sa finalité sociale, est une clé de la croissance économique. Abordée sous cet angle, l’imposition de droits de scolarité à l’université revêt la dimension d’une problématique collective. C’est l’ensemble de la société qui se portera mieux quand on permettra à tous ceux qui ont les aptitudes requises d’accéder à l’université sans avoir à acquitter des droits de scolarité onéreux, voire de profiter d’une gratuité totale. Un tel investissement social devient générateur de retombées économiques substantielles dont bénéficieront tous les citoyens.

Reste à savoir qui, à court terme, assume le coût de l’investissement. Cela requiert un débat de société que l’autorité politique a le devoir de faciliter. Un débat où l’occasion sera aussi donnée de discuter de la véritable mission de l’université.

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