L’ÉGLISE ET LES DÉBATS DE SOCIÉTÉ

On s’est habitué au Québec à l’absence quasi totale de l’appareil
ecclésial catholique dans les débats de société. Quand il y a présence,
celle-ci se fait discrète, comme ce fut le cas au moment de la crise
étudiante. Une présence qui se manifeste le plus souvent dans un
langage tamisé, bardé de généralités, qui retient peu l’attention au point
qu’on est porté à croire que les auteurs des messages accordent peu
d’importance au fait d’être écoutés ou non. On est loin de l’époque où
des évêques et des clercs renommés pour leur engagement dans les
débats sociaux prenaient position de façon parfois percutante. Pensons
par exemple à l’engagement de la revue Relations dans le dossier de la
silicose, celui du Père Georges- Henri Lévesque dans le débat sur la non-
confessionnalité des coopératives et dans maints autres débats, celui de
Monseigneur Joseph Charbonneau en faveur des grévistes de l’amiante.
C’était une époque où on trouvait normal et souhaitable que des leaders
religieux engagent leur compétence et leur prestige au service de la
collectivité lors de débats qui concernaient la justice sociale. En outre,
ceux qui intervenaient pouvaient compter sur l’appui de moyens de
communication sociale parfois influents : revues, journaux, radio, sans
oublier la contribution de modestes bulletins paroissiaux. Il fut même
une époque où, tenant lieu d’homélie, on lisait en chaire de longs extraits
d’encycliques sociales, ce qui était loin de déplaire à des paroissiens qui
pouvaient ainsi prendre congé du sermon du curé.

La situation est fort différente de nos jours. On a l’impression que les
médias souffrent d’allergie quand ils ont à faire état de nouvelles ou de
prises de position de source religieuse. Sauf dans le cas de scandales
où des clercs sont impliqués. Vaut mieux, pour connaître la situation
et les activités des chrétiens dans le monde et plus particulièrement en
Amérique du Nord, consulter le journal La Croix ou le Catholic Register
que La Presse, Le Devoir ou Le Soleil. C’est comme si au Québec on
avait instauré une sorte de laïcité par le vide eu évacuant ce qui a une
résonance religieuse.

Il faut reconnaître d’autre part que les choses ont changé du côté de
l’appareil ecclésial. Quand on compare par exemple le discours social
de Benoît XVI avec celui de Jean XXIII ou de Paul VI on note une
façon différente d’aborder les problèmes. Chez le pape actuel, le propos
est prioritairement spirituel et religieux : un discours d’abord pour
l’Église, pourrait-on dire. Chez Jean XXIII et Paul VI, l’approche était
prioritairement sociale et ouverte au monde, par exemple dans Pacem

in terris ou Populorum progressio . Dans ces documents la dimension
sociale et éthique est nettement prédominante et le style, plus simple,
aéré, se prête mieux à une transmission dans un langage qui rejoint le
mode ordinaire.

Changement également du côté de l’Eglise du Québec. J’ai connu le
temps où l’Action sociale populaire, la Commission sacerdotale d’action
sociale, des organismes d’appartenance catholique relayaient une
approche sociale chrétienne. Cette médiation n’existe plus, car ces
instances ont disparu. On observe toutefois une présence militante non-
confessionnelle qui puise beaucoup dans le vieux fonds social chrétien.
Ainsi le cas de ces milliers d’hommes et de femmes qui luttent en faveur
des droits des travailleurs, pour l’accès au logement, un revenu minimal
garanti, la qualité de la vie et de l’environnement. Ils ne revendiquent
aucune appartenance religieuse spécifique mais ne sont pas pour cela
moins socialement engagés. Parfois ils font équipe avec des instances
confessionnelles, tels ces groupes populaires qui interviennent sur le
terrain avec le soutien financier de communautés religieuses.

Mais demeure un état de silence ecclésial dans les débats de société. On
a besoin d’une parole d’inspiration sociale chrétienne, émise aussi bien
par des instances intermédiaires – telle jadis la Commission sacerdotale
d’action sociale- que par des instances épiscopales. Une parole simple,
directe, qui n’a pas besoin d’être décodée et dont les locuteurs relèvent
le défi de se confronter avec d’autres discours qui se font entendre au
sein de la société civile. La parole d’une Eglise qui pratique le jeu de la
démocratie et aussi celui de la liberté, celle des autres et la sienne.

Je souhaite la création d’une instance autonome où des clercs, des
experts de toutes catégories, des spécialistes de la communication sociale
feraient entendre un son de cloche nouveau, allant peut-être souvent
à l’encontre des opinions à la mode. Une manière d’incarner la liberté
chrétienne.et de servir la collectivité.

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