DU PAIN SUR LA PLANCHE

Dans un édito précédent (octobre 2012) j’ai plaidé en faveur de la création d’un organisme où siégeraient des spécialistes venant de divers horizons et qui, s’inspirant de la pensée sociale chrétienne, proposeraient des pistes de solutions face à des problématiques qui mettent en jeu des valeurs constituant l’assise de l’éthique sociale. On se demande : de quoi peut-il s’agir concrètement ? De quoi s’occuperait cet organisme d’intervention ?

Me viennent à l’esprit quelques exemples de questions dont l’importance et la complexité ont de quoi apporter beaucoup de pain sur la planche tant pour des théoriciens que des praticiens de l’action sociale. Je les identifie ici très brièvement.

* Comment réconcilier le droit au travail et le respect de l’environnement. Fermer la centrale de Gentilly 2 et mettre fin à l’exploitation de l’amiante : deux décisions qui s’inspirent d’une écologie responsable. Mais reste à savoir comment on peut redéployer le marché de l’emploi dans des régions affectées par ces décisions. Car il faut avoir présent à l’esprit que le droit au travail est une constante première de la pensée sociale chrétienne ; un droit hautement réaffirmé dans la remarquable encyclique de Jean-Paul II sur le travail ( Laborem exercens).

* On parle de structures de péché, ou encore de péchés sociaux, c’est-à dire d’aménagements socio-économiques qui portent atteinte aux droits des moins nantis, tel le cas de ces paysans d’Amérique latine ou d’Afrique dont les terres agricoles sont confisquées ou achetées à vil prix par des multinationales et qu’on utilise ensuite pour la production de denrées vouées à l’exportation, réduisant ainsi l’espace consacré aux cultures de subsistance. Certains de ces conglomérats affichent pavillon canadien. Comment éveiller l’opinion publique d’ici face aux abus d’un capitalisme sauvage qui a pignon sur rue chez nous et multiplie les dégâts dans les pays en développement ?

* La justice fiscale constitue un volet majeur de la justice distributive. L’injustice fiscale accroît les écarts entre les différentes catégories de citoyens. Les dons de charité ne font que compenser en partie les failles d’une fiscalité injuste. Il arrive qu’on oublie que la justice forme le premier volet de la charité. A noter en outre que l’évasion fiscale et les paradis fiscaux détournent des fonds dont la réappropriation permettrait à l’Etat de mieux assumer ses responsabilités en santé et en éducation sans imposer de nouvelles charges aux citoyens ordinaires. Les investigations d’une équipe de recherche préoccupée de justice distributive aideraient sans doute à y voir plus clair dans cette jungle où grouille et grenouille une faune malodorante qui met en danger le fonctionnement normal de la société civile.

* Le revenu minimal garanti. C’était un rêve de mon ami Michel Chartrand : comment assurer à tout citoyen le minimum de ressources lui permettant de vivre dans la dignité ? Il faut poursuivre le rêve de Michel et inventer les moyens de le concrétiser. Peut-être suffirait-il de quelques mesures sociales et économiques réalistes et efficaces pour que la pauvreté, dans une société développée comme la nôtre, disparaisse ou tout au moins ne devienne qu’un phénomène accidentel et passager.

* Le logement social. Il fait partie des outils servant à éradiquer la pauvreté. On doit lui joindre le logement privé à coût abordable. Il y a problème quand l’offre de condominiums dépasse largement la demande alors qu’il y a rareté extrême de logements à prix abordable pour les familles. Un problème sérieux dans un pays où le climat ne permet pas de fantaisie quand arrive l’hiver. Au Québec, l’accès au logement est une question prioritaire à laquelle des praticiens de l’action sociale devraient accorder beaucoup d’attention.

* L’eau, un bien commun. Les pressions se font sentir en faveur de la privatisation de l’eau, aussi bien dans les pays économiquement avancés que dans les pays en développement. Les changements climatiques contribuent à accroître ces pressions. Les vastes réserves d’eau potable du Québec attisent les convoitises de multinationales à la recherche de nouvelles sources de profit. Il faut situer au premier plan les notions de propriété collective et de bien commun. Aliéner ses réserves d’eau pour un maigre profit immédiat, c’est se comporter comme Ésaü, qui un jour céda son héritage pour un plat de lentilles.

*Les droits des parents en éducation. Les parents ont des devoirs envers leurs enfants, mais ils sont aussi des droits face à l’Etat et aux appareils administratifs. On discute d’écoles publiques ou privées ou encore de liberté religieuse comme si les parents n’avaient pas leur mot à dire. Il faut dépoussiérer la notion de droit parental dans ce domaine et s’éclairer des expériences vécues ailleurs. Il sied de se rappeler que l’Eglise a toujours- ou à peu près toujours- appuyé la lutte en faveur des droits des parents en éducation face à des appareils étatiques envahissants et dominateurs.

* Les priorités sociales. En démocratie, chaque groupe de pression tire la couverture de son côté. Les revendications des citoyens ordinaires au nom de droits fondamentaux ( emploi, logement, alimentation, éducation, santé, sécurité ) font partie des priorités. Qu’en est-il des droits des plus âgés quand ils semblent entrer en conflit avec des revendications étudiantes ? Où se classent les droits des handicapés, des personnes semi-autonomes ou dépendantes ? Il existe d’autre part une forme d’inégalité qui résulte du fait que tous ne disposent pas des mêmes moyens pour se faire entendre et pour revendiquer le respect de leurs droits. Un arbitrage s’impose. Il incombe à l’autorité politique de l’exercer. Mais reste à définir au nom de quels principes cela doit se faire.

*La laïcité. Issue d’un fonds culturel et social chrétien, elle marque la société québécoise. Le temps est peut-être venu d’en mieux cerner la définition et la nature. Elle s’appuie sur des valeurs communes, celles par exemple dont on trouve la formulation dans la Déclaration universelle de 1948 et dans l’encyclique Pacem in terris. Elle peut être parfois marquée par l’intégrisme laïque et alors se révéler fermée, aseptisée. Elle peut être au contraire ouverte, intelligente, accueillante face à de nouveaux courants culturels et religieux. Un problème : comment lui trouver une place dans des conjonctures nouvelles, celles qui prennent forme avec l’arrivée d’immigrants porteurs de traditions culturelles étrangères ?

* La solidarité internationale. Les chrétiens du Québec pratiquent depuis longtemps cette solidarité grâce à l’action de communautés missionnaires et de plusieurs ONG. Mais la mondialisation soulève de nouveaux problèmes qui commandent des interventions à l’échelle politique. Il faut chercher comment on peut se montrer solidaire de collectivités qui sont victimes de l’exploitation de régimes politiques ineptes ou corrompus ou de puissances économiques à la recherche du seul profit immédiat ; victimes aussi, en certains cas, de traditions qui portent atteinte à la dignité de la personne humaine. La pensée sociale chrétienne a beaucoup à apporter face à de telles problématiques.

* * * * *

Ce ne sont là que quelques exemples où le recours à l’éclairage de la pensée sociale chrétienne pourrait s’avérer utile, voire précieux. Des événements qui surgissent inopinément pourraient requérir une réflexion spéciale et guider une prise de parole efficace. Tel fut récemment le cas de la grève étudiante, dont l’ampleur a étonné et dont on saisit mal les sources, les origines ; ou encore celui du droit de regard que des citoyens ont décidé d’exercer sur l’appropriation et l’exploitation de ressources naturelles. Se rappeler, en ce cas-ci, que la notion de propriété collective fait partie de l’enseignement social chrétien.

Il pourrait arriver que dans certains dossiers les prises de position de l’instance dont je propose la création reçoivent un accueil plus favorable dans des milieux qu’on dit neutres que chez des chrétiens traditionnels. Paradoxe qui révèle que les frontières de l’humanisme chrétien sont poreuses et pas faciles à délimiter. Constat qui montrerait que, tel le levain dans la pâte, l’influence de cet humanisme se prolonge plus loin qu’on croit pouvoir en discerner la présence.

L’attention que l’on accorde à de telles questions peut varier en fonction de l’idée que l’on se fait de sa responsabilité de croyant en matière socio-économique et politique. Si l’on se représente l’Eglise avant tout comme un appareil religieux – une vaste secte, pour certains- tournée vers sa quotidienneté intérieure, on sera peut-être alors porté à considérer de telles questions comme étant peu importantes. Si, en revanche, se situant dans une perspective d’Incarnation, on conçoit la pensée et l’action sociale comme parties intégrales de l’évangélisation, ces lieux de débat deviennent des espaces prioritaires d’engagement spirituel. Comme aimait le répéter L.J.Lebret, « la miséricorde passe par les structures ».La foi chrétienne n’est pas flottante, décrochée du réel. Elle s’intéresse au pain quotidien et aux aménagements sociaux, économiques et politiques qui en affectent la production et la distribution. Dans cette optique, l’Incarnation modifie radicalement les frontières de l’espace de la foi.

1 pensée sur “DU PAIN SUR LA PLANCHE”

  1. Cher Louis,
    Tu écrits fort justement que ‘la mondialisation soulève de nouveaux problèmes qui commandent des interventions à l’échelle politique ». et tu ajoutes « … se montrer solidaire de collectivités qui sont victimes de l’exploitation de régimes politiques ineptes ou corrompus ou de puissances économiques à la recherche du seul profit immédiat » . Malheureusement, on dirait que l’épiscopat canadien est devenu volontairement sourd, aveugle et aphone devant l’injustice, comme le démontre l’abolition du poste de conseiller principal en justice sociale de la CECC. La présente crise à Développement et Paix en est un autre exemple criant, que dénonce vigoureusement Élisabeth Garant du Centre Justice et Foi. . Refusant que D&P conteste haut et fort les causes profondes de la pauvreté, les auteurs de l’injustice et et les complicités canadiennes, minières, gouvernementales et autres, certains membres de la Conférence des évêques ont réussi à réorienter et faire altérer en profondeur la campagne d’automne « Agissons pour la justice » au point que madame Doran, directrice des programmes, a du démissionner et que des « jeunes » réunis par D&P veulent dénoncer sa campagne d’automne nouvelle facture ! Toutefois et heureusement, il semble que la plupart des évêques québécois ont manifesté leur intention de faire quand même la campagne dans leur diocèse avec le matériel éducatif première mouture. On verra…
    Défendons l’engagement laïc et courageux de Développement et Paix contre les clercs qui tentent de le dénaturer et de le mettre sous tutelle !
    • Lire les articles de Philippe Vaillancourt sur son blog http://philippevaillancourt.com/2012/09/developpement-et-paix-les-images-de-la-campagne-interdite/
    • Lire également du même auteur: http://soutenonsdetp.wordpress.com/2012/11/03/la-grogne-monte-contre-les-decisions-de-la-cecc/#more-697
    • Et d’Élisabeth Garant du Centre Justice et Foi : lettre du CJF à la CECC http://soutenonsdetp.wordpress.com/2012/11/01/lettre-du-centre-justice-et-foi-a-la-cecc/#more-694
    • A VOIR dimanche 4 novembre 13h30: Le reportage sur Développement et Paix à l’émission de Radio Canada « Second regard » a été devancé. Il sera présenté le dimanche 4 novembre (plutôt que le 11) à 13h30 et en rediffusion le soir-même à 22h30 sur RDI. On pourra aussi le visionner sur le site de Second regard (radio-canada.ca) et également sur TOU.TV.

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