LE SPECTRE DE LA SÉCULARISATION

La sécularisation fait peur aux uns mais en réjouit d’autres. Important au départ de distinguer de quoi on parle.

Le Vocabulaire pratique des sciences sociales d’Alain Birou définit la sécularisation comme un « processus selon lequel des réalités jusque là du domaine religieux, magique ou sacré passent dans le domaine profane et naturel ». On ajoute que « la culture, la pensée, les mœurs se sécularisent pour exprimer qu’elles rompent leurs attaches avec des valeurs religieuses ou des fondements théologiques » Et de préciser : « La sécularisation qui correspond à une distinction du spirituel et du temporel, en reconnaissant un domaine propre d’exercice de la raison dans ce dernier, ne doit pas être confondue avec la sécularisation qui est la perte de tout sens religieux de l’existence et qui aboutit au rationalisme pur et à l’athéisme ».

La sécularisation qui dérange, inquiète, c’est celle qui se présente comme une négation du religieux, du spirituel et apparaît comme le produit empoisonné d’un laïcisme agressif et militant. Vue sous cet angle elle est difficilement compatible avec une présence significative du message chrétien au cœur de la société moderne. Mais la sécularisation peut aussi tout simplement connoter un processus d’autonomie de l’ordre temporel, tel que le concevait le grand philosophe Jacques Maritain. Ainsi comprise, elle apparaît comme le produit d’une saine évolution des institutions et de la vie collective, dans un contexte de laïcité ouverte. On en souhaite de nos jours l’émergence au sein de l’islamisme contemporain, marqué par la raideur et l’intransigeance. Car on voit mal que l’islam puisse en même temps intégrer les valeurs modernes reconnues comme universelles et entretenir des structures et des traditions politico-religieuses qui, en maints cas, portent atteinte à ces mêmes valeurs. Dans un tel contexte, le processus de sécularisation pourrait aider des sociétés musulmanes à franchir un pas en avant dans l’intégration de valeurs universelles communes.

Le problème de la sécularisation se pose autrement dans le monde occidental. Celui-ci a fait sien la Déclaration universelle de 1948, dont on peut dire qu’elle constitue un discours séculier dont les racines sont chrétiennes. L’humanisme chrétien, qui a fait son chemin à travers des vicissitudes diverses, a ouvert la voie à une sécularisation où foi et raison trouvent toutes deux leur place.
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D’autre part, on ne sécularise pas ex nihilo, mais à partir d’un acquis historique : des coutumes, des valeurs, des institutions. La sécularisation est porteuse d’un héritage. Pensons par exemple à la liberté, à l’égalité, à la justice sociale. Ces valeurs sont à la fois chrétiennes et laïques. Pour sa part, la morale chrétienne a intégré plusieurs éléments fondamentaux à partir de souches non-chrétiennes, dont la pensée d’Aristote et l’héritage du Droit romain. L’argumentaire de saint Thomas d’Aquin sur les valeurs morales, le bien, les vertus, la justice se nourrit d’un patrimoine qui en grande partie ne doit rien au christianisme. Celui-ci a emprunté, assumé, intégré et ouvert le regard sur de nouveaux horizons. La sécularisation peut donc véhiculer à la fois une rupture et une continuité. Si, par exemple, Pacem in terris a reçu un accueil souvent très favorable dans des milieux étrangers à la foi chrétienne, c’est qu’on y retrouvait les valeurs communes qui ont pignon sur rue dans les sociétés modernes.

Il aurait été étonnant que l’on soit passé brutalement de nos jours d’une culture chrétienne à une sécularisation totale. Cela aurait signifié un échec complet de la culture chrétienne. En réalité, il y a eu à la fois rupture et continuité. L’impression d’une antinomie radicale provient d’une part de l’enfermement de beaucoup de croyants dans une bulle religieuse mais s’explique aussi d’autre part par un blocage alimenté par l’intégrisme laïque. Ces deux manières de voir vivent un cheminement laborieux dans une société libre et libérale.

L’image biblique du levain dans la pâte peut aider à comprendre la dimension positive du processus de sécularisation. Voici que dans un contexte de laïcité ouverte des hommes et des femmes de bonne volonté se font porteurs de valeurs, de modèles de vie, de projets de société issus d’une perception spirituelle et éthique qui a perdu son étiquette religieuse tout en conservant ses racines nourries d’une culture chrétienne : tels la dignité de chaque personne, la liberté, l’égalité, le développement intégral et solidaire, la démocratie. L’essentiel, dans ce contexte, n’est pas l’étiquette mais plutôt le consensus sur les valeurs et les objectifs à atteindre.

Demeurent toutefois des zones conflictuelles où les valeurs sociales d’inspiration chrétienne sont confrontées à des perceptions et à une vision du monde antinomiques. D’où les débats qui portent par exemple sur le respect de la vie humaine, la liberté religieuse, le mariage, l’euthanasie. Ces débats ont leur place dans une société démocratique. Hommes et femmes de bonne volonté et venant d’horizons divers ont le devoir d’y participer, en recherche de compromis acceptables pour tous.

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