Concile du peuple de Dieu

La commémoration du cinquième anniversaire de pontificat du pape Benoît XVI se déroule en pleine turbulence. Pas facile, dans un tel contexte, de dresser un bilan qui reflète bien la réalité. Pour les uns, ce furent cinq années glorieuses. D’autres dressent plutôt un constat d’échec et vont jusqu’à parler du quinquennat des occasions manquées.

Benoît XVI, une bénédiction, écrit le cardinal Marc Ouellet ( LE SOLEIL, 25 avril 2010). À ses yeux le pape actuel incarne une autorité morale et intellectuelle incomparable. Celle-ci transparaît particulièrement dans les grandes encycliques qu’il a publiées. Le cardinal Ouellet voit en lui un pasteur courageux qui ne craint pas d’aborder de front des questions éthiques fondamentales : le respect de la vie, la famille, la solidarité internationale, le sort des pays pauvres, la recherche bioéthique, la primauté de vérités et d’options éthiques qui sont essentielles, même si elles contestent des opinions véhiculées par les médias. « Loin d’avoir plongé l’Eglise dans la crise la plus grave depuis des siècles, Benoît XVI demeure pour l’Eglise et pour le monde actuel, comme son nom l’indique, une bénédiction ».

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Evaluation fort différente chez Hans Küng. Dans sa Lettre ouverte aux évêques catholiques du monde (voir LE MONDE, 17 avril 2010) , l’éminent théologien dresse un bilan peu reluisant du pontificat de Benoît XVI. À son avis, l’Eglise, de nos jours, est « en proie à la plus profonde crise de crédibilité qu’elle ait connue depuis la Réforme¨. Il déplore les « occasions manquées »dont le pape serait responsable : échec du rapprochement avec les Eglises protestantes, les Juifs, les musulmans ; réconciliation ratée avec les peuples autochtones colonisés d’Amérique latine ; occasion manquée de venir en aide aux peuples africains dans leur lutte contre la surpopulation par la contraception et par l’autorisation des préservatifs pour lutter contre le sida ; autre occasion ratée , celle de faire enfin de l’esprit de Vatican II la boussole de l’Eglise catholique et de faire avancer sa réforme. « Ce dernier point est particulièrement grave, écrit-il. Le pape relativise des documents du concile et les interprète dans un sens rétrograde opposé à l’inspiration de ses auteurs. Il agit même ouvertement contre le concile œcuménique, lequel, selon le droit canon, constitue la plus haute autorité de l’Eglise catholique ».

Un virage s’impose, conclut Hans Küng. Les évêques, à son avis, doivent en finir avec la loi du silence et prendre la réforme en main. « Ils sont nombreux dans l’Eglise et dans l’épiscopat à se plaindre de Rome sans rien faire eux-mêmes ». Il faut aller de l’avant avec la collégialité et ne pas se servir de celle-ci comme d’un frein qui empêche de progresser. Il faut donner sa place à la liberté chrétienne.« La soumission totale n’est due qu’à Dieu seul ». Il faut revendiquer un espace de liberté face au pouvoir romain, comme ce fut le cas lorsque l’apôtre Paul a affronté Pierre. À chaque Eglise locale incombe la tâche de conjuguer liberté et collégialité.

Hans Küng en appelle à la tenue d’un concile. « Face à la crise que vit l’Eglise, j’adjure les évêques de mettre dans la balance le poids de leur autorité épiscopale réévaluée par le concile. Dans cette situation abyssale, les yeux du monde sont tournés vers eux. Un nombre inimaginable de gens ont perdu confiance en l’Eglise catholique. Seul un abord ouvert et franc des problèmes et des réformes que ceux-ci impliquent est en mesure de la restaurer. Je demande, avec tout le respect qui est dû aux évêques, qu’ils y contribuent, autant que possible en commun, mais, si nécessaire, aussi seuls ,avec assurance( Actes des apötres, 4, 29-31). Ainsi adresseront-ils aux fidèles un signe d’espérance et d’encouragement et, à notre Eglise, une perspective de salut ».

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Cette idée d’un concile qui viendrait relancer l’aggiornamento amorcé par Vatican 11 flotte dans l’air depuis un certain temps ( voir Edito, mars 2006). Ce qui se passe actuellement à Rome et dans plusieurs Eglises locales contribue à lui ajouter un caractère d’urgence. Mais une question surgit : qui serait invité à y participer ? Car on a l’impression, en lisant la Lettre ouverte de Hans Küng, d’une affaire qui risque de demeurer avant tout romaine et où les prêtres, les religieux, les religieuses et les chrétiens de la base seraient confinés à la portion congrue.

Les croyants ordinaires se donnent le droit de murmurer à l’occasion, mais ils sentent bien que ce qu’on attend d’eux c’est la résignation et l’obéissance. Plusieurs, déçus, sont en train de basculer dans un schisme silencieux, s’en remettant à leur conscience personnelle pour ce qui en est de la conduite de leur propre vie. Un concile du Peuple de Dieu leur donnerait la parole, particulièrement dans des matières qui les concernent directement et intimement. Ce rassemblement serait œcuménique d’abord dans le sens où s’y trouverait représentée la vaste diversité des chrétiens ordinaires. Avec droit de parole.

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