LA LANGUE DU PAYS

J’ai vécu intensément l’été 1977, au temps de l’adoption de la Charte de la langue française, dite Loi 101. J’avais le sentiment de participer à un grand moment dans l’histoire du Québec. J’ai été à la fois témoin et acteur au moment du dénouement d’une longue lutte qui avait débuté dès le lendemain de la Conquête anglaise et qui s’est perpétuée d’une génération à l’autre. Une lutte où jadis l’Église joua un rôle crucial, alors que la langue française apparaissait comme la gardienne de la foi.

La Charte de la langue française a marqué le début d’un temps nouveau. Avec toutefois une ombre au tableau, celle projetée par le refus obstiné de l’opposition parlementaire, par le rejet libéral d’une loi ouvrant la voie à la normalité linguistique et identitaire. Heureusement, la majorité détenue par le PQ avait permis de contourner ce blocage humiliant. Nonobstant le refus libéral, le peuple jadis vaincu venait de franchir un pas important dans l’accession à l’indépendance et dans la maîtrise de son destin.

Le projet de loi 14 est apparu comme une tentative modeste de renforcer la présence du français au Québec. On y retrouve un peu le souffle qui animait le projet de loi 101. Une version timide qui vise à consolider la version originelle. Pourtant, l’opposition a émasculé le projet. On dirait qu’elle rêve d’un Québec bilingue en attendant que se délite progressivement la langue du pays et que la nation se désagrège.

Un faiseur d’opinion s’est demandé si le français est suffisamment menacé pour qu’on doive recourir à des mesures de renforcement. L’expression est révélatrice. Le destin d’un Québec français serait de vivre sous la menace de la disparition. Pas de vivre normalement, comme c’est le cas dans des pays tels la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie ; des pays où règne depuis longtemps la normalité linguistique. Donc aucune mesure coercitive ne s’imposerait tant qu’on n’aurait pas fait la preuve que nous sommes suffisamment menacés. Reste à décider qui évaluera le degré de dangerosité. La Cour suprême du Canada ?

Pour sa part, un porte-parole de la CAQ s’est inquiété du coût des mesures proposées, toutes modestes qu’elles fussent. Chez lui, la comptabilité passe avant l’avenir de la nation. Incapacité d’une certaine hauteur de vue. L’horizontalité et un pragmatisme grisâtre ont préséance sur quelque verticalité que ce soit.

Indice d’un changement d’époque : au temps de la lutte en faveur de la Loi 101 les artistes militants étaient nombreux, depuis Gilles Vigneault jusqu’à Pauline Julien. Et ils chantaient en français. De nos jours, nombre de débutants se complaisent à chanter en anglais. C’est pour eux la langue de l’avenir.

Peu d’élan, horizontalité, pragmatisme grisâtre : pas étonnant que la langue du pays se porte mal. C’est peut-être parce que le pays est malade dans son âme. Sans doute, ce n’est pas la première fois que cela se produit dans son histoire. Mais que de temps perdu à soigner des blessures qu’on s’inflige soi-même, tout simplement parce qu’on se complait à vivre dangereusement au lieu de vivre normalement .Et quelle tristesse qu’on ne réussisse pas à faire preuve d’unité et de solidarité quand l’enjeu, c’est l’avenir de la langue du pays.

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