PROFIL D’UNE LAÏCITÉ OUVERTE

L’archevêque de Montréal a pris position en faveur d’une laïcité ouverte, fondée sur le principe de la liberté religieuse et respectueuse à la fois de la diversité des croyances et de la liberté de ne pas croire À son avis, la démocratie ne peut que profiter de cette liberté, « car en mettant ensemble liberté de l’État ( laïc) et liberté de religion , elle se protège des absolutismes qui emprisonnent les personnes »( Voir LE DEVOIR, 28 mai 2013).

Le concept de laïcité ouverte est fécond. Il demeure que son application ne se fait pas sans rencontrer quelques difficultés, par exemple quand on réclame des accommodements au nom de traditions et de mœurs issues de cultures religieuses étrangères au christianisme. Pensons à la remise en question de l’égalité entre l’homme et la femme, aux pratiques esclavagistes encore admises dans certaines cultures, aux crimes d’honneur, à l’excision. Une laïcité ouverte ne peut devenir poreuse au point d’admettre des manières de vivre qui impliqueraient une régression d’acquis historiques qui protègent la dignité et les droits de la personne.

Intégrer l’héritage de l’humanisme chrétien ne pose pas de problème. Les valeurs que l’on qualifie de laïques ne sont souvent que les doublures d’un héritage chrétien. Pensons par exemple aux valeurs que met en lumière la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. L’éminent Cardinal Jean-Marie Lustiger se plaisait pour sa part à rappeler que la célèbre devise Liberté, Égalité, Fraternité était inséparablement laïque et chrétienne. Il est arrivé toutefois , dans le déroulement de l’Histoire, que des chrétiens , voire parmi eux des porte-parole éminents, furent loin d’être les premiers à promouvoir des valeurs bien enracinées dans l’humanisme chrétien, telles la liberté de conscience et les libertés démocratiques, sans oublier la laïcité elle-même, « la saine laïcité de l’État », dont parlait Pie XII., mais dont Pie IX ne semble avoir eu qu’une vague idée. Des gens d’Église ont pris beaucoup de temps à déceler l’enracinement chrétien de certaines valeurs. Faut croire que l’Esprit Saint souffle de façon inégale au sein de la Barque de Pierre, voire qu’il lui arrive de souffler en dehors. Ce à quoi sans doute faisait allusion Gilbert K, Chesterton quand il parlait de vérités chrétiennes devenues folles.

Les chrétiens n’ont rien à craindre de la laïcité, à condition que celle-ci soit intelligente, ouverte et consciente, autant que possible, de ses racines culturelles et éthiques. Ce qui les agace, c’est un laïcisme sectaire et constipé qui conduit à s’empêtrer dans des combats du style Clochemerle, comme celui qui concerne le droit de dire une prière ( ou de ne pas la dire) au début d’une séance d’un conseil municipal. Il est vrai que tous les croyants ne sont pas des émules d’Einstein, mais il n’est pas moins vrai que l’incroyance ou l’agnosticisme n’incarnent pas toujours l’esprit de finesse que Pascal tenait en haute estime.

1 pensée sur “PROFIL D’UNE LAÏCITÉ OUVERTE”

  1. Votre chronique plaide en faveur d’une laïcité « ouverte ».

    Comme si la laïcité constituait une couleuvre difficile à avaler, vous encouragez les chrétiens à faire un pas vers son acceptation, mais vous leur indiquez les conditions qu’ils peuvent exiger en retour :

    «Les chrétiens n’ont rien à craindre de la laïcité, à condition que celle-ci soit intelligente, ouverte et consciente, autant que possible, de ses racines culturelles et éthiques. »

    La laïcité étant définie comme « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique » (Petit Robert), d’où vient le besoin de nuancer cette notion somme toute très claire ?

    Vous me pardonnerez de citer un long extrait tiré de mon livre Islamérique, une perception québécoise :

    « Le choix de séparer la religion de la politique découle de la nécessité de protéger l’intégrité
    démocratique. C’est à l’État qu’il appartient d’édicter les normes juridiques applicables aux citoyens ; la religion, de son côté, peut proposer les siennes, morales, à ses fidèles. La société laïque ne rejette pas le religieux; bien au contraire, elle établit des règles qui en permettent l’exercice, en garantissant la liberté de choix des fidèles.

    Le concept de la liberté de religion se fonde sur une définition précise de la religion, circonscrite par la négative lorsqu’il s’agit de la distinguer de l’ordre politique; la pratique religieuse doit respecter la loi. C’est en indiquant où son champ s’arrête qu’on établit la frontière, et cette frontière se dresse sur les contours des institutions politiques et des lois démocratiquement votées.

    Ce parti pris laïc vise à assurer qu’aucun citoyen ne se voie imposer de règles qui découlent d’une religion plutôt que d’une loi. Les croyances appartiennent à chacun, et chacun a droit aux siennes, ou à l’absence d’icelles, et l’État laïc doit garantir ce droit.

    Cela n’empêche pas une société homogène, qui a longuement trempé dans une religion partagée par tous, de garder dans sa législation et ses moeurs politiques et sociales des relents religieux; cela n’est ni anormal ni malsain, pourvu qu’on en soit conscient et qu’on soit prêt à en changer lorsque requis. Les normes qui nous régissent peuvent coïncider, pour des raisons culturelles ou historiques, avec des prescriptions religieuses. Mais il faut que ce soit, justement, une coïncidence, et que leur contenu soit librement agréé par le peuple, c’est-à-dire par les personnes en tant que citoyens et non pas en tant que fidèles.

    La contrepartie de cette séparation est la liberté de religion telle qu’envisagée plus haut. Elle englobe celle de rendre un culte comme celle de prier dans le secret, tout comme celle de n’en rien faire. Une religion peut avoir ses règles touchant des aspects pratiques de la vie en société, comme sur le mariage, le divorce ou l’avortement, ainsi qu’un code moral concernant par exemple le mensonge ou le vol, mais ces préceptes n’ont pas d’effet juridique. Ils constituent un système additionnel de valeurs auquel peut adhérer librement le fidèle mais qui ne le lient point en sa qualité de citoyen. Ils ne peuvent ni ne doivent s’appliquer en tant que règle de droit. C’est pourquoi la charia est inadmissible au Québec et au Canada. »

    Vous rappelez avec justesse que « les valeurs que l’on qualifie de laïques ne sont souvent que les doublures d’un héritage chrétien. Pensons par exemple aux valeurs que met en lumière la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. » Luc Ferry partage votre point de vue, comme il l’exprime dans son livre La révolution de l’amour.

    Raison de plus pour avancer sur le chemin de la laïcité, et raison de plus pour le chrétien de se réjouir de voir les valeurs auxquelles il adhère se matérialiser dans la société dans laquelle il vit.

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