ZACHÉE

Zachée, dont l’évangéliste Luc a tracé pour nous le portrait, est un personnage coloré. C’était un publicain fortuné qui habitait une banlieue cossue de Jéricho. Il était percepteur d’impôt, proche des Romains et, tout comme ses collègues, méprisé par les Juifs. Les publicains soutenaient le pouvoir impérial romain. On les soupçonnait en outre de gonfler le montant des redevances prescrites, d’ajouter quelques pourcentages qui augmentaient leurs revenus. Ainsi il leur était facile de s’enrichir aux frais des contribuables. A ceux d’entre eux qui avaient demandé à Jean le Baptiste ce qu’ils devaient faire pour préparer la venue du Seigneur, Jean avait recommandé de ne pas tricher sur les comptes et de respecter les lois en vigueur. Bref, il leur demandait tout simplement d’être honnêtes.

Zachée avait entendu parler de Jésus de Nazareth. Il venait d’apprendre que le célèbre prophète passerait dans les parages, accompagné de ses disciples et d’une trâlée d’admirateurs. Or il était petit de taille et prévoyait qu’il avait peu de chance d’apercevoir le prophète au milieu de la foule. Mu par la curiosité et cédant à une certaine fascination, il décida de grimper dans un sycomore, se construisit une cachette dans le feuillage et attendit le passage du prophète, qu’une foule bruyante entourait. Mais Jésus devina la présence de l’admirateur caché dans son abri. Il leva la tête et, d’un ton sans doute un peu amusé mais affable, lui adressa la parole : « Zachée, dit-il, hâtes-toi de descendre, car il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison ». Ce que le publicain, à la fois surpris et rempli de joie, s’empressa de faire. Il n’en revenait pas de la chance qui lui tombait dessus.

Ému par l’honneur que lui faisait Jésus, Zachée éprouva le besoin de s’éclater en générosité, voire en magnanimité « Dès maintenant, déclara-t-il, je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai extorqué quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple ». Promesse généreuse et sans doute imprudente, car il n’est pas certain que le brave homme avait les moyens de respecter un tel engagement. Mais son cœur débordait de joie et le poussait à en mettre plus. Il sentait qu’une grâce divine venait de pénétrer dans sa maison, ce que le prophète de Nazareth se plut à confirmer. « Aujourd’hui, dit Jésus, le salut est venu dans cette maison, parce que cet homme est aussi un fils d’Abraham. Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ».

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C’est l’image de Zachée qui me vient présentement à l’esprit alors que de nos jours, des gens comme lui, on en trouve plein et partout dans le monde. Parmi eux des gens d’affaires, des fonctionnaires, des comptables, des avocats, des élus municipaux, des experts en évasion fiscale, des trafiquants de tout acabit, des gens habitués aux coups tordus. Des individus pareils à Zachée dans leur façon de se comporter, mais moins portés que lui au repentir. Peu d’entre eux ont l’occasion de rencontrer Jésus de Nazareth en lisant les Saintes Écritures, même si cela leur ferait grand bien. Mais ils pourraient tout au moins se référer à l’éthique, aux codes de déontologie, aux normes civiques et sociales, aux règles de la justice naturelle. Cela les aiderait à comprendre qu’ils n’ont pas le droit de spolier leurs concitoyens, à commencer par ceux et celles qui ne possèdent pour vivre que le strict nécessaire et souvent moins. De là leur viendrait peut-être l’idée de mettre de l’ordre dans leur façon de vivre et de se comporter. Tout comme Zachée, ils goûteraient alors un bonheur nouveau, insoupçonné pour eux, celui que connaissent les citoyens ordinaires qui pratiquent l’honnêteté.

2 pensées sur “ZACHÉE”

  1. Votre texte intitulé simplement Zachée est magnifique.

    Il illustre bien comment quelqu’un qui est engagé dans une activité lucrative normale, mais qui profite en quelque sorte de sa situation pour mieux se tirer d’affaire, peut en venir à se questionner et à tenter de se « réformer » parce qu’il se sent dérangé par quelque chose d’autre, ou encore par quelqu’un d’autre, dont il ressent fortement l’appel.

    Cet appel, je crois qu’il est continuellement adressé à chacun de nous. Vous dites justement que chacun est en mesure de se référer à une morale de base, à l’éthique innée à chacun, sans qu’il soit besoin d’imposer des normes juridiques. Complètement d’accord. L’honnêteté ne se légifère pas.

    De fait, toute personne, qu’elle soit riche ou pauvre, perçoit normalement très bien la différence entre ce qui est correct et ce qui ne l’est pas. Mais combien d’entre nous s’empressent d’aviser la caissière qui nous a remis trop de monnaie ? Combien d’entre nous refusent de payer en argent comptant un menuisier ou une femme de ménage, en sachant très bien que ce mode de paiement favorisera probablement une évasion fiscale ?

    Chacun de nous doit tenir sa propre commission Charbonneau. Dans mon temps, on appelait ça faire son examen de conscience.

    Une chose me gêne cependant dans ce récit de l’Évangile : c’est le côté « jugeant » de la parole de Jésus. Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu. Je n’aimerais pas me faire dire ça, même par lui, devant tout le monde. Comme lorsqu’il a déclaré à une autre occasion : Ce ne sont pas les bien-portant qui ont besoin du médecin, mais les malades. Chaque fois que l’auditoire auquel il s’adressait, qu’il soit riche ou pauvre, lui reprochait de frayer avec des non politiquement corrects, c’est-à-dire les autres, il leur répondait qu’il devait aussi s’occuper des égarés, ce qui confortait en quelque sorte leur opinion sur ces autres gens qui n’étaient pas comme eux.

    Vous ferez peut-être un jour un billet là-dessus, que je lirai avidement.

    1. Selon ma lecture du texte de Luc et d’autres passages de l’Évangile, Jésus ne décrie pas « les égarés » ou « les malades », mais vise plutôt les pharisiens qui s’estiment possesseurs de la vérité et religieusement bien portants, donc qui ne ressentent aucun besoin de la Parole salvatrice que le Christ est venu apporter. A ses yeux, les vrais égarés et les vrais malades ne sont pas nécessairement ceux à qui on pense en premier lieu.

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