CHOSES ANCIENNES ET NOUVELLES

On attend beaucoup du pape François. Voire, disent certains,  qu’on  attend trop de lui, puisque qu’il  ne peut changer ce qui est immuable dans l’enseignement et les pratiques de l’Église. Mais on doit poser  la question : qu’est-ce qui est immuable dans l’Église  et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Il est possible qu’on accorde à  des manières de voir et à des coutumes  une immuabilité qui ne leur sied pas. Au fait, l’évolution et les changements marquent toutes les époques de la vie ecclésiale.

Ainsi il fut un temps où  les chrétiens semblaient  indifférents au statut social et juridique  des esclaves, quoique sensibles  à leur condition de vie quotidienne. Cela apparaît bien dans la Lettre de Paul à Philémon. Il faut aussi  un temps où des nations chrétiennes pratiquaient  la traite des Noirs et ensuite vint une époque où des chrétiens ont milité avec succès pour l’abolition de l’esclavage. Les principes de la dignité de la personne et celui de l’égalité entre les êtres humains, inscrits au cœur de l’Évangile,  ont fini par triompher. Ces mêmes principes ont aussi peu à peu ébranlé les traditions qui favorisaient les  inégalités sociales et le maintien des privilèges de classe. Mais cela ne s’est pas produit  sans une résistance de la part de ceux qui penchaient en faveur de l’ordre établi. Des chrétiens faisaient partie de ceux qui prêchaient l’immuabilité, d’autres militaient en faveur du changement.

Autre dossier : le statut de la femme dans l’Église et au sein des sociétés marquées par le christianisme. Il ne fait nul doute que ce statut  a été et  y est toujours plus favorable que ce que l’on peut observer dans d’autres traditions.  A titre d’exemple, la coutume des mariages forcés,  imposée à des enfants  et toujours répandue dans certains pays, est étrangère depuis longtemps au  monde chrétien.  D’autre part, l’affirmation  de l’égalité de l’homme et de la femme y a progressé lentement,  en butte à des résistances provenant de courants phallocratiques. Mais, en fin de compte, le principe  est désormais bien reconnu tant dans les pratiques que dans le discours officiel. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne puisse encore gagner du terrain,   par exemple grâce à l’accès des femmes au sacerdoce.

 

La justice sociale a aussi suivi un cheminement particulier. Dans la tradition chrétienne on a valorisé la pauvreté et en même temps la charité. Celle-ci a élargi la dimension de  la justice : commutative, distributive et sociale et favorisé l’intervention de l’État en tant que responsable premier de la justice  structurelle, celle qui doit imprégner les lois et l’organisation sociale. A émergé de ce cheminement  le concept d’État-providence, qu’on retrouve chez Léon XIII. De François d’Assise à l’auteur de Rerum novarum l’évolution accompagne la continuité.

Les valeurs démocratiques ont un enracinement évangélique, comme se plaisait à le rappeler le grand philosophe Jacques Maritain, mais leur progression a été lente, difficile, fragile. L’énoncé de Paul sur l’origine divine de l’autorité a inspiré  des interprétations difficilement conciliables. Il a fallu  qu’arrive  Jean XXIII  pour que l’on conjugue   l’autorité qui vient de Dieu avec  la souveraineté du peuple à qui appartient  la désignation des mandataires de l’autorité. Une évolution lente, perceptible plus tôt au sein de plusieurs confessions protestantes que dans l’univers catholique.

Le culte de la  non-violence occupe une place prédominante  dans l’Evangile, mais il a connu un sort variable dans le monde chrétien, tout comme la notion de guerre juste.  Il y eut le temps des Croisades et celui de l’Inquisition, mais aussi ont émergé à  toutes les époques des formes de pacifisme chrétien dont François d’Assise demeure sans doute le modèle par excellence. De la doctrine de la guerre juste on est passé à une théologie de la paix, lumineusement formulée dans la célèbre encyclique Pacem in terris de Jean XXIII, qui nous propose  une nouvellelecture des signes des temps.

Peut parfois se produire un blocage dans l’évolution de la pensée et la perception des valeurs. Le cas le plus spectaculaire est sans doute celui du Syllabus de Pie IX. Apparemment quelque  peu affolé par le déferlement d’idées et de courants nouveaux, ce pape  croyait pouvoir  mettre le couvercle sur la marmite. Il n’en fut rien. Advint Léon XXIII, qui débloqua l’appareil,  donna un élan nouveau aux études bibliques et à  la théologie, stimula l’engagement social des chrétiens et encouragea leur participation à la vie politique.

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La vie de l’Église témoigne d’un  processus lent, fait d’avancées et de blocages. Une Eglise qui chemine à travers les changements, cherche sa voie, ajuste le tir, corrige les faux-pas, fait le tri dans la panoplie  des choses anciennes et nouvelles. Mais non pas immuable en tout domaine.  Il en fut ainsi dès le début, lors  du Concile de Jérusalem.  À ce moment, Pierre et les Anciens, inspirés par une lecture  nouvelle des signes des temps, adoptèrent  la prise de position de Paul au sujet de la circoncision, ouvrant ainsi la voie à la venue de croyants issus du monde non-juif.

Il n’est donc pas utopique de penser que le pape François, en communion avec les Églises locales, décide,  lui aussi,  face à diverses problématiques contemporaines, de proposer une nouvellelecture des signes des temps.

En matière d’éthique cette approche nouvelle devra inévitablement tenir compte des courants de pensée séculiers, à la manière du grand  Thomas d’Aquin qui sut intégrer, dans sa réflexion,  les apports de la tradition gréco-romaine. Il en découlera une investigation créative, dépassant la simple réaffirmation d’énoncés traditionnels. Une parole qui véhicule à la fois des éléments anciens et nouveaux. C’est celle qu’on attend du pape François.

2 pensées sur “CHOSES ANCIENNES ET NOUVELLES”

  1. Réflexion très intéressante M.O’Neill sur l’évolution de l’Église à travers l’histoire. Que pensez-vous de mouvements comme le Renouveau Charismatique? Est-ce qu’ils ont un rôle positif dans le renouveau de l’Église?

    1. Je connais peu les mouvements charismatiques. Mon cheminement de croyant ne m’oriente pas dans cette direction.Je reconnais néanmoins que dans plusieurs pays les dits mouvements semblent contribuer de façon tangible au renouveau ecclésial. Alors je me rappelle cette parole de Jésus:  » Il y beaucoup de demeures dans la maison de mon Père ».

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