LE PROCÈS DU PASSÉ

On peut s’interroger sur la pertinence de lancer le projet d’une charte des valeurs québécoises, surtout que celui qu’on nous présente semble plutôt mal ficelé. Mais tout mal ficelé qu’il soit, il est là, sur la table. Reste à savoir comment on peut l’améliorer. Pour le moment il donne lieu à un vif débat où se confrontent des opinions fort divergentes.

De part et d’autre les bons arguments ne manquent pas. Ni ceux qui ne pèsent pas lourd. Par exemple celui qui s’appuie sur le procès du passé pour revendiquer un avenir sans racines. On ne s’est pas, dit-on, libéré de quatre siècles d’oppression pour s’enfoncer dans une nouvelle servitude, celle que nous réservent des croyances récemment importées. Un porte-parole de la laïcité pure et dure va jusqu’à affirmer que nous avons déjà subi jadis la domination de talibans de souche, des talibans de chez nous, et que cela suffit. À ses yeux, notre passé se résume à une grande noirceur qui aura duré quatre siècles. Combien malheureux fut ce peuple qui est le nôtre !

J’ai de la difficulté à avaler cette relecture de l’histoire. Samuel de Champlain, Jean Talon, François de Montmorency Laval, Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois ; ou encore les fondateurs de paroisses, d’écoles primaires et secondaires, de collèges classiques, d’hôpitaux, de coopératives, de syndicats, d’institutions vouées au mieux-être collectif ; ou ces travailleurs et travailleuses qui ont courageusement défriché et construit le pays; ou encore ces leaders politiques qui ont milité pour l’émancipation politique et le développement de la nation québécoise et dont beaucoup étaient des chrétiens avoués et sans complexe : tous des talibans ou des victimes de talibans, ces bâtisseurs d’un nouveau pays ?

Un Etat laïque, des institutions démocratiques, la liberté religieuse et la liberté d’expression, des lois qui favorisent l’égalité et la solidarité : ces acquis font aussi partie de l’héritage que nous ont légué les supposés talibans qui nous ont précédés. Est-il possible que tous ces acquis historiques aient germé au sein d’une grande noirceur et sous une implacable oppression ?

Oui, sans doute, des lourdeurs sociales ou religieuses ont pesé sur la vie collective. Le poids de la condition humaine s’est fait sentir ici comme ailleurs. Mais le passé ne fut pas que cela. Il fut aussi marqué de multiples initiatives libératrices dont l’enracinement chrétien est indéniable. Des racines qui donnent des ailes et font partie de nos raisons d’espérer. Ce serait un étrange paradoxe que de rêver de lendemains qui chantent alors que le passé n’aurait été qu’un cumul d’échecs et de servitudes.

Matthieu-Bock Côté déplore avec raison le masochisme identitaire. Au fait, c’est l’ignorance ou le mépris d’un passé dont ils mésestiment la richesse civilisatrice qui rendent beaucoup de Québécois frileux face à des courants nouveaux. Difficile de s’affirmer avec fermeté quand on doute de soi et qu’on méprise son propre héritage. Il peut alors arriver que la seule apparition d’un voile suffise pour susciter un malaise.

5 pensées sur “LE PROCÈS DU PASSÉ”

  1. Bravo et félicitations pour votre texte. Âgé de 81 ans, je me remémore souvent tout ce que je dois à mes magnifiques enseignants, Frères mariste, prêtres et Père Lévesque qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Un être qui aime Dieu, les autres, les voyages, la lecture et le partage de sa joie de vivre.

    La dernière fois que je vous ai rencontré, c’était sur la rue Maguire il y a plusieurs années. Vous placiez alors vos sacs d’épicerie dans votre voiture. Merci bien pour votre excellente contribution à construire un meilleur monde.

    Un de vos anciens élèves de Philo au Petit séminaire de Québec.

    1. Commentaire lu avec plaisir. Cela me fait néanmoins étrange de recevoir un mot de la part d’un ancien étudiant maintenant âgé de 81 ans. Oui, vraiment, les années passent!

      Cordialement,

      Louis O’Neill

  2. Monsieur O’Neill,
    Vous touchez un point fondamental lorsque vous concluez qu’il est « difficile de s’affirmer avec fermeté quand on doute de soi et qu’on méprise son propre héritage. Il peut alors arriver que la seule apparition d’un voile suffise pour susciter un malaise. »

    Max Gallo, que vous m’avez fait connaître dans l’une de vos recensions de lecture il y a quelques années, écrit quelque chose d’équivalent quand il constatait l’avancée de l’islam : « Que peuvent opposer des hommes qui doutent à ceux dont la croyance occupe tout l’esprit ? » (Les fanatiques, Fayard 2006, p.142).

    Cependant je me demande si cela rend compte de manière complète de la difficulté qui est la nôtre présentement. Votre propos indique que notre manque de « rétention » de notre passé, de notre histoire, de notre langue, de notre culture et de notre religion, serait la cause principale, sinon unique, de notre faiblesse face à l’arrivée des « autres », au point que la seule vue d’un voile nous rendrait frileux.

    C’est la reprise, mais à l’envers, de la théorie du « repli identitaire », si chère à Charles Taylor, aux frères Bouchard et à notre cher Justin. Eux, ils prétendent que c’est parce que nous sommes timorés et avons peur des autres que nous cherchons le rempart d’une Charte des valeurs ; vous, vous semblez dire que si nous connaissions bien notre histoire, que nous l’assumions et la transmettions à nos enfants, y inclus sa composante religieuse, nous serions tellement assurés que nous n’aurions aucun tracas face à la montée de l’islam (car c’est de cela qu’il s’agit, ne nous leurrons pas).

    De bons cours d’histoire aideraient sûrement à resituer nos jeunes et à leur fournir un cadre de notions auxquelles ils pourraient avoir recours. Mais la transmission de valeurs religieuses se heurte au seuil de la conscience individuelle; et quand nos jeunes atteignent l’âge de réfléchir par eux-mêmes, ils acquièrent en même temps le droit de choisir leur opinion, en accord avec ce tribunal suprême qu’est leur conscience (« La conscience est le tribunal suprême et ultime de la personne humaine, même au-dessus de l’Église officielle ; et c’est à elle que nous devons obéir. » Joseph Ratzinger, Foi chrétienne. Hier et aujourd’hui (trad.), Paris, Mame, 1969)

    La question que je me pose, c’est : si on avait bien transmis nos valeurs religieuses à nos jeunes (et en supposant qu’ils les eussent adoptées) cela changerait-il quelque chose à la situation actuelle ? On serait plus tolérant face à l’islam parce qu’on se sentirait catholiquement forts ? Pour contrer la montée d’une religion, on en brandirait une autre ?

    Avec le délaissement de la religion, il est vrai que le Québec s’est graduellement privé de plusieurs de ses certitudes, et qu’il lui faut maintenant chercher ailleurs les fondements de sa société, et surtout le sens de sa vie.

    Nos sociétés sont moins religieuses qu’autrefois, pas nécessairement moins croyantes. Et même si elles étaient moins croyantes, elles auraient toujours raison de s’opposer à la progression rapide de l’islam, qui utilise tous les moyens, des plus démocratiques aux plus violents, pour nous conquérir. On ne combat pas une autre religion par une autre. On n’a d’ailleurs pas à combattre une religion, à moins qu’elle ne vienne interférer avec nos principes politiques et nos valeurs démocratiques, ce qui est le cas avec l’islam.

    Que la plus grande partie de nos valeurs occidentales proviennent de notre héritage judéo-chrétien ne fait aucun doute, et vous le rappelez fort bien. Mais nos valeurs sont bien assumées par notre peuple et par sa jeunesse. Même si tous n’en connaissent pas l’origine (et il faut le déplorer), ils les assument et y tiennent, en particulier celle de l’admirable liberté de penser par soi-même, en s’aidant au besoin de ceux qui nous ont précédés. Cela me paraît un fondement suffisant.

    Nous n’avons pas peur du voile ; nous n’en voulons pas. Comme nous ne voulons pas de la charia, des crimes d’honneur, de l’excision des fillettes, des mariages forcés, etc. Cela ne fait pas partie de nos valeurs, de notre conception de la société, de notre droit.
    Ce n’est pas par faiblesse ou par peur que nous voulons nous affirmer. Pas pour nous replier, mais au contraire pour nous déplier, enfin.

    Cela dit, vous avez bien raison de critiquer cette certaine gauche « sans racines » qui voudrait jeter aux orties tout ce qui s’est passé au Québec dans cette courte période qu’on appelle la Grande Noirceur, dont est pourtant jaillie la Révolution tranquille, et qui a vu fleurir des élans de création et de générosité dans les domaines sociaux, scolaires, hospitaliers et, graduellement, économiques.

    1. Commentaire sérieux, substantiel. Je tique néanmoins quand on me dit que  » nos valeurs sont bien assumées par notre peuple et par sa jeunesse  » Cela me semble refléter une forme de jovialisme. Je tique aussi quand on me dit que « n’avons pas peur du voile; nous n’en voulons pas  » et qu’ensuite on semble vouloir amalgamer le voile, la charia, les crimes d’honneur,etc C’est vraiment présenter le voile comme un objet dont nous devons avoir peur. Je suis en désaccord avec ce genre d’amalgame.

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