LA RELIGION DE CHEZ NOUS

Au Québec, le débat sur les signes religieux va bon train. Il perdurera sans doute encore un bon bout de temps, surtout qu’on est loin de s’entendre sur des notions fondamentales comme celles de la laïcité de l’État et la définition de l’espace public. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, le terme laïcité renvoie à des aménagements politiques variables d’un pays à l’autre. Quant à celui d’espace public, il ne ferait référence, aux yeux de certains, qu’à une étendue vide, dépourvue de toute identité et de toute signification alors que d’autres le perçoivent comme désignant un ensemble de milieux de vie où peuvent librement se manifester diverses croyances et traditions reliées entre elles par l’adhésion à des valeurs communes. Car si l’État est laïque, la société, elle, est d’abord pluraliste.

J’ai souvenir d’un quinze août, fête de l’Assomption, vécu à Chartres. La procession en l’honneur de la Vierge Marie empruntait l’espace public, celui des rues avoisinant la cathédrale. Tout le monde semblait trouver normal, correct, qu’on s’adonne à une telle pratique dans un pays que l’on dit de laïcité exemplaire. Comme quoi le privé peut aussi cheminer dans l’espace public. Suffit que l’on pratique une laïcité ouverte et intelligente.

Là où existe déjà un consensus, c’est concernant le droit d’aménager le privé selon ses croyances et sa conscience, à condition que cela ne mette pas en péril des valeurs communes. Car il y aurait péril si on s’y adonnait à des pratiques déshumanisantes comme le sont les crimes d’honneur, l’excision et autres abominations du même genre.

Au lieu de s’intéresser parfois de façon obsessionnelle aux signes arborés par les autres, ceux qui se disent chrétiens pourraient se préoccuper d’abord de réserver une place chez eux, dans les espaces privés dont ils ont la gérance, à des signes porteurs de transcendance et d’humanisme et qui sont particulièrement révélateurs de leur foi, Le crucifix en constitue le meilleur exemple. Il peut être de petite ou de plus grande dimension. Il est porteur d’un message d’espérance. Une espérance annoncée en premier lieu aux plus déshérités de la terre. Car le crucifié, c’est aussi, dans le cas de ce Juif marginal que fut Jésus, le ressuscité, le précurseur de la résilience de la vie, et cela dès ce monde-ci. Mystère qui nourrit l’espérance chrétienne face aux vicissitudes de la condition humaine et incite les croyants en Jésus-Christ à ne jamais cesser de croire à la possibilité de construire un monde meilleur.

Autre signe qui parle : l’image de la Vierge Marie, cette femme supérieure à tous les hommes sauf Jésus de Nazareth et, à sa manière, la plus célèbre féministe de l’Histoire. Dans certains foyers une icône rappelle sa présence. Ma mère, qui n’avait pas les moyens de se payer une icône, réservait une place d’honneur à une statue en plâtre de la Madone. Elle utilisait le creux à l’intérieur du plâtre pour y cacher des sous et quelques billets verts. Un témoignage de confiance envers la Madone et une assurance contre les voleurs.

Un beau signe ostentatoire, c’est la crèche de Noël. Son invention nous vient de François d’Assise, un saint que le pape François admire beaucoup. Elle enrichit le symbolisme de l’arbre de Noël, dont l’identité chrétienne est plutôt floue. Chacun des santons qui viennent l’habiter et lui donner vie pour un temps transmet un message de douceur et de fraternité. Un signe qui projette de la lumière et de la couleur dans un monde où la laïcité, quand elle devient aseptisée, tend à recouvrir le quotidien d’une grisaille ennuyante.

Je suis adepte d’une religion chrétienne décomplexée, qui transmet des messages de fraternité et d’espérance par le biais de signes hérités d’une longue histoire et porteurs d’humanisme, et ce dans le respect des croyances ou de l’incroyance des autres. Plus il y aura de crucifix, de statues de la Madone et de crèches de Noël dans les foyers- et ici et là dans des lieux publics, selon ce que pourraient souhaiter les citoyens- plus seront nombreux les points de repère où l’espérance viendra accrocher ses ailes. Ce qui contribuera à rendre la joie de Noël plus proche et plus tangible.

1 pensée sur “LA RELIGION DE CHEZ NOUS”

  1. M.O’Neiil. En lien avec vos propos,dernièrement, j’ai suggéré à nos paroissiens que s’il ne voulaient pas utiliser une croix comme signe d’identification, ils pouvaient aussi choisir l’ICHTUS, signe distinctif secret des chrétiens de Rome en temps de persécution. Cela n’enlève rien à la croix que j’ai choisi personnellement. Tenant compte de sa «nouveauté» la deuxième alternative pourrait avoir «l’avantage» de susciter des questions.ET les réponses apportées constitueraient une sorte de témoignage.
    Roger Labbé, prêtre

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