IDENTITÉ NATIONALE

L’identification d’un individu à une histoire, à  une langue, une culture, une nation,  contribue à fixer le profil d’une collectivité.  Elle précise l’image d’une société et de son mode de vie . Ainsi,  les hommes et les femmes héritiers d’une histoire marquée par le succès et  riche en réalisations sont enclins à affronter l’avenir avec confiance. En contrepartie,  la confiance, qui prend cette fois-ci la forme d’une résistance,  peut aussi être présente chez ceux et celles dont la passé témoigne  d’une  volonté de survivre et qui s’est affermie à travers les épreuves et les contraintes. Un sentiment de ce genre est  ressenti et vécu par un grand nombre de Québécois. Mais cette identification  demeure inégalement partagée  et véhicule  une ambiguité qui déteint sur le sentiment d’appartenance .

La construction de l’identité québécoise  a débuté dès  les origines de la Nouvelle-France. Samuel de Champlain rêvait de créer un nouveau peuple, de langue française, en solidarité avec les Amérindiens. Il souhaitait  que les colons français épousent des Amérindiennes et avec elles fondent une nouvelle nation. Cela fut une réussite hélas bien partielle. Plus tard, au lendemain de la Conquête anglaise, la question de l’identité revêt une dimension dramatique. Il faut choisir entre survivre ou disparaître. Avec le soutien de l’Église les gens d’ici choisissent de survivre en  comptant avant tout sur leurs propres moyens, fort modestes, et aussi sur  la tolérance du Conquérant, obligé de tenir compte  de la réalité démographique et politique. S’ensuivra plus tard l’affrontement entre les Patriotes et la puissance coloniale , lequel aboutit au rapport Durham, qui programmait la disparition  de la nation québécoie. La tentative échoua. Puis vint le projet d’une  confédération pancanadienne , considéré par les uns comme un piège et une duperie, par les autres comme un moindre mal et un compromis acceptable. Ainsi s’est construite peu à peu , au cœur de l’Amérique du Nord, au milieu des aléas de l’histoire, une nation bien identifiable,  avec ses caractéristiques propres.

La conscience de cette identité est sous-jacente aux  débats sur l’avenir du Québec. Mais  elle alimente  des perceptions divergentes. Chez nombre de Québécois , l’appartenance identitaire demeure ambigüe. Une ambiguité qui traîne dans le décor depuis longtemps.  Il fut une époque  où on insistait pour se dire d’appartenance canadienne-française  et non anglaise, et ce tout en affirmant sa loyauté envers la Couronne britannique. De nos jours,  certains se sentent d’abord Canadiens alors que  d’autres se  définissent comme Québécois. Donc une dualité  dans la perception de son appartenance, qui explique en grande partie l’incapacité  des Québécois d’affirmer collectivement leur identité propre. Incapacité renforcée par la venue de nouveaux arrivants dont plusieurs  s’identifient à l’espace canadien et pensent n’en avoir rien à cirer  avec le projet d’une souveraineté québécoise.

S’ensuit une grande difficulté de réaliser un projet collectif qui puisse mobiliser la majorité des citoyens. Quand on ne perçoit  pas clairement d’où l’on vient, comment on se définit, de quelles valeurs on est porteur, de quel ensemble culturel on fait partie, on risque de disperser ses énergies à ras le sol, parfois  dans des réalisations dérisoires qui ne résistent pas à l’usure du temps. Nul doute que des objectifs sectoriels ont  leur place et  sont légitimes et nécessaires, telles  la consolidation des acquis et la réponse à donner à de nouveaux défis. Mais  cela ne permet pas d’éluder la question fondamentale  de l’identité, à  laquelle doit trouver réponse tout peuple  qui aspire à devenir  maître de son destin.

Ce qui compromet en premier lieu  l’avenir du Québec , c’est l’incapacité de faire consensus  dans un grand projet collectif issu de l’histoire, marqué par une langue et  des valeurs communes; une impuissance  qui trouve sa source première dans la confusion entretenue autour de l’identité nationale.  Difficile d’élaborer de grands projets quand on ne semble pas savoir clairement d’où l’on vient,  qui on est et ce  qu’on envisage comme avenir. Ce qui sans doute explique le sombre  pressentiment qui habitait le grand poète  Gaston Miron  quand il parlait du «  sentiment dévorant de disparaître sur place de ce peuple qui n’en finit plus de ne pas naître »

2 pensées sur “IDENTITÉ NATIONALE”

  1. Vous posez de façon aigüe la question centrale de l’identité.

    Avec raison vous dites qu’il est « difficile d’élaborer de grands projets quand on ne semble pas savoir clairement d’où l’on vient, qui on est et ce qu’on envisage comme avenir ». Tous ces débats incessants autour du « nous », inclusif ou non, le démontrent abondamment. On en est à écrire des livres là-dessus.

    Pour ma part j’estime que ce fut une grande erreur de substituer le nom de Québécois à celui de Canadien français. Sous prétexte (louable mais mal avisé) de centrer notre fierté collective sur le nouvel État du Québec, capable de faire et de développer, on s’est trouvé à inclure dans notre nouvelle définition de nous-même toutes les personnes habitant le Québec. Il est rigoureusement exact que toute personne habitant au Québec est québécoise, de la même façon que ma sœur qui vit depuis des années en Colombie britannique ne l’est plus, mais est britano-colombienne. Le fait de vivre dans l’une des dix provinces canadiennes ne procure aucune identité nationale mais indique seulement une localisation géographique. Il n’y a pas de trait héréditaire, physique, psychologique, historique ou culturel lié au fait d’être ontarien ou manitobain.

    Mais être canadien- français, voilà qui parle. Il ne s’agit pas de revenir à la situation socio-politique pendant laquelle cette étiquette fut utilisée, mais plutôt à la clarté de l’identification qu’elle portait, faite de mémoire autant que d’avenir. Depuis que nous l’avons abandonnée, tout le monde est québécois, bien sûr. Nous avons laissé aller, par exemple, la fête du 24 juin, la St-Jean-Baptiste, fête des Canadiens français, célébrée partout au Canada (sauf au Québec, maintenant) pour en faire la « fête nationale » des Québécois. On y voit et entend maintenant des dragons et des chants ukrainiens, avec des shows rock et des feux d’artifices à la fin de la soirée. Imaginez, cher monsieur O’Neill, la réaction des Irlandais d’ici si on avait décidé de choisir le 17 mars comme « fête nationale de tous les Québécois ». Ou celle des Vietnamiens si on avait choisi la date du Têt.

    Il faut impérativement revenir à cette définition de nous-mêmes, la seule qui explique pourquoi nous avons voulu survivre, après la défaite militaire aux mains des Anglais, à l’assimilation puis aux tentatives de nous diluer au moyen de projets politiquement corrects et bien enchâssés comme le multiculturalisme. La démographie joue en notre défaveur, l’immigration mal contrôlée accélère notre déclin, et le « chartisme » aidé par la Cour suprême achève de nous faire sentir coupables de ne pas être assez « ouverts » à l’égard de tout le monde, sauf à l’égard de nous-mêmes.

    Quand j’étais jeune, les Canadiens français formaient 83 % de la population du Québec. Selon les plus récents recensements (nouvelle mouture conservatrice) cela tournerait maintenant plutôt autour de 73 %. Et cela va en descendant, de plus en plus rapidement.

    Pendant que nous sommes encore la majorité chez nous, faisons appel au patriotisme des nôtres, dont plusieurs ont malheureusement déjà laissé tomber la flamme. Tâchons de nous regrouper autour de l’idéal de « notre État français » dont parlait Lionel Groulx. Je suis convaincu que bien des néo-québécois auraient davantage envie de nous rejoindre, si nous pouvions les attirer par notre ferveur et notre enthousiasme.

    Les Canadiens français ne sont pas tentés par le repli sur eux-mêmes et la frilosité; au contraire, ils conquièrent le monde et l’invitent chez eux. Ils veulent se « déplier », ouvrir les bras, et y inviter la planète.

  2. M.O’Neill,
    Je me permets d’ajouter mon grain de sel à vos propos que je partage entièrement.

    Que ce soit au niveau du récent débat entourant la Charte ou celui de notre devenir collectif: notre peuple n’a t-Il pas une attitude d’adolescent, un peu gâté, vivant avec une carte de crédit dont le montant de dettes ne cesse d’augmenter?

    Aura-t-on, dans un avenir prochain, comme collectivité, le courage de regarder avec lucidité nos richesses et nos dettes et faire des choix nécessaires, en vue de permettre un avenir, autant aux jeunes qu’aux ainés.

    Dans ce domaine, il y a chez notre élite, un manque de vérité et transparence qui nous réserve des lendemains douloureux.

    Entrainé par un certain groupe d’intellectuels déconnectés de notre histoire et souvent appuyés par les médias, notre société se montre parfois incapable d’assumer ses origines, avec ses richesses, ses erreurs de parcours, mais aussi ses promesses. N’y a-t-il pas là un appel à s’affirmer, avec ouverture, en bâtissant avec les autochtones et les nouveaux arrivants, un Monde JUSTE,où chacun y trouve sa place et la joie d’y vivre en communion? Que ce ponts nous restent à rebâtir!

    Nos ancêtres étaient, selon le poète, gens de parole. D’où mon rêve de voir se lever, chez nous, des citoyens et citoyennes, de tous les horizons, capables de créer, un climat de dialogue vrai et ouvert et un esprit de solidarité qui nous rendent lucides, généreux, responsables, fiers de développer une société libre, ouverte sur le monde tel qu’il est aujourd’hui.
    Roger Labbé

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