SORTIR DE L’IMPASSE

La récente campagne électorale au Québec s’est transformée en tsunami politique. À l’origine du bouleversement le choc provoqué par un candidat qui, brandissant le poing, a révélé qu’il souhaitait qu’on se donne un pays. Quelle horreur! Eut-il annoncé qu’il voulait qu’on se soumette à un pouvoir étranger, on aurait peut-être excusé le propos. Mais rêver de se donner un pays, il y avait là, paraît-il, motif à déchirer ses vêtements, comme fit jadis un certain Caïphe dont il est question dans les Évangiles.

On aurait dû plutôt porter attention à la réaction émotive, parfois virulente, de ceux et celles que ce geste semble avoir scandalisés. En présumant que ce sentiment soit sincère, il faut en conclure que deux positions, irréconciliables, s’affrontent au Québec : d’une part un attachement viscéral et inconditionnel au statu quo constitutionnel, d’autre part la ferme conviction que la souveraineté politique constitue le statut normal pour un peuple normal. Deux positions qui alimentent une tension permanente au sein de la société d’ici. Entre les deux extrêmes s’étend un espace mou où campent des électeurs qui  s’intéressent peu ou pas à la question nationale et déterminent leurs choix politiques en fonction d’intérêts sectoriels ou individuels, peu importe l’impact de ces choix sur l’avenir de la collectivité.

Il s’ensuit, à court terme, un blocage, un horizon sans issue, du surplace qui ne peut être que nuisible à la croissance de la société québécoise. On pourrait y mettre fin si les nombreux citoyens qui rêvent de souveraineté (40% de la population, semble-t-il, un pourcentage encore plus élevé chez les francophones) abandonnaient leur rêve d’un pays   bien à eux. Ou si les fédéralistes de stricte obédience ne faisaient pas de leur option pancanadienne une sorte de fétiche, coulé dans le béton, à la manière du jeune Justin Trudeau ou du penseur Maxime Bernier. Mais ces deux voies de sortie ne sont  vraisemblablement pas à portée de main.

Chantiers à explorer

Il est possible néanmoins qu’un recadrage de la position souverainiste puisse entraîner  un déblocage. On pourrait, sans mettre en veilleuse l’idéal de l’indépendance nationale,  cibler le réalisable à court terme, englobant des objectifs concrets qui concernent l’avenir  de la société québécoise; des objectifs qui devraient normalement trouver leur place dans l’agenda de toute formation politique qui a vraiment à cœur le progrès du pays d’ici.

Premier objectif : aider à la prise de conscience d’une identité nationale. Tout simplement parce que cette identité, bien comprise et bien assumée, est un moteur de progrès, un facteur de croissance aussi bien économique que sociale, comme le montre l’histoire des États-Unis, de la France ou de la Grande-Bretagne. Or nombreux sont les Québécois qui ne savent pas qu’ils forment une nation, qu’ils incarnent une personnalité collective porteuse de dynamisme. Ils sont mal enracinés et ont besoin d’être rapaillés, comme dirait Gaston Miron. Quand on ne sait pas d’où l’on vient et qui l’on est, on est peu intéressé à assumer sa propre identité, ignorant que cette prise de conscience influe sur les choix culturels, sociaux et politiques.

A la source de celle-ci s’inscrit l’appartenance à une société distincte, francophone. Or cette caractérisque culturelle est en péril au cœur même du grand Montréal. C’est l’anglicisation de la métropole du Québec qui devrait inquiéter et non  le spectre d’un hypothétique référendum. Quand Montréal sera devenue une ville vaguement francophone, où la langue française en sera rendue à survivre dans des retranchements, il n’y aura plus nécessité de tenir un débat sur l’avenir du Québec.Le dossier sera clos. Voilà une «  vraie affaire » qui devrait normalement préoccuper autant les fédéralistes que les souverainistes.

Problème de l’heure : l’intégration de nouveaux arrivants dont les traditions religieuses et culturelles mettent en question les valeurs communes de la société d’ici. Le défi est de taille et devrait aussi  préoccuper les deux camps qui se font face.

D’autres questions devraient intéresser tout parti politique qui se dit soucieux  de l’avenir du Québec : ainsi la menace d’un fédéralisme prédateur qui cherche sans cesse à empiéter sur les compétences des provinces, le partage inéquitable des ressources financières, l’absence du Québec sur la scène internationale. De telles problématiques  devraient  intéresser non moins les fédéralistes que les souverainistes . Il serait triste que le Québec emprunte la pente glissante de la dépendance et se contente de vivre en tutelle sous une férule pancanadienne.

Autre objet de débat: le projet de société que l’on veut mettre de l’avant. La grande majorité des citoyens désire sûrement vivre dans une société démocratique où l’on respecte la liberté d’opinion et d’expression, incluant une liberté religieuse respectueuse des valeurs communes, où l’on accorde la préséance à une économie humaine dont tous puissent profiter et pas seulement une minorité, où l’éducation et les soins de santé sont accessibles à tous, où l’écologie et le respect de l’environnement font  partie des « vraies affaires ». Reste à discuter des moyens à prendre pour atteindre de tels objectifs. Fédéralistes et souverainistes peuvent, en ces matières,  réussir  des rapprochements.

Le rêve qui perdure

Nonobstant des virages parfois déprimants dans le cheminement de leur histoire nombreux sont les Québécois qui continuent de rêver de souveraineté. Un rêve qui,  assumé par une fraction imposante de citoyens, ouvre la porte au changement. Comme le dit un chant populaire brésilien,  «  lorsqu’ on rêve seul, ce n’est qu’un rêve. Lorsque nous rêvons ensemble, c’est le commencement de la réalité ». Le rêve souverainiste s’appuie sur le précédent de près de deux cents nations qui, parfois dans des conditions pénibles, ont accédé à l’indépendance. Il peut aussi trouver un encouragement dans la manière de voir du pape polonais Jean-Paul 11, fils d’une  nation qui a longtemps rêvé de liberté et d’indépendance avant d’y accéder.  « Je souhaite, a-t-il dit, que toutes les nations, même les plus petites, même celles qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l’Organisation des Nations-Unies ». Un propos qui fait rêver.

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