UNE VRAIE AFFAIRE

Dans les jours qui ont suivi la victoire libérale du 7 avril 2014 la section québécoise de la Conférence religieuse canadienne a adressé une lettre fort pertinente et éclairante  au nouveau premier ministre du Québec, Philippe Couillard.

Les porte-parole québécois de la Conférence ont voulu souligner l’urgence de lutter contre la pauvreté, une affaire dont il avait été peu question au cours de la campagne électorale. Ce qui peut se comprendre en partie par le fait que , dans le déroulement d’une campagne électorale, l’attention que l’on porte aux différentes questions varie en fonction de conjonctures imprévisibles. Mais on peut aussi expliquer autrement ce silence. Comme l’avait jadis souligné celui qui est devenu le nouveau ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais,  «  ceux qui nous dirigent , et une bonne partie de ceux qui les élisent, demeurent étrangers à la pauvreté et à l’exclusion. Il est difficile, dans ces conditions, d’en faire une priorité comme peuvent l’être aujourd’hui la santé et l’éducation ». Vivre loin de certaines réalités  peut rendre plus difficile d’en comprendre la complexité et la gravité.

Les porte-parole rappellent que la pauvreté constitue une atteinte à la dignité des personnes, exclut des personnes d’une pleine participation à la vie citoyenne, perturbe le développement des enfants, affecte la santé des personnes vivant dans des conditions précaires et constitue une source d’injustice profonde, D’où la conclusion : « La lutte à la pauvreté doit se situer en haut de l’échelle des priorités d’un gouvernement qui veut se préoccuper des « vraies affaires » »

La collectivité peut-elle assumer aisément le coût économique d’une politique qui vise à éradiquer la pauvreté? Les  signataires de la lettre répondent : «  Une telle position dans l’échelle des priorités se justifie aussi au niveau économique. De plus en plus d’études présentent comme un sophisme l’argument selon lequel il faudrait créer de la richesse avant de la partager. Les faits démontrent qu’une meilleure distribution des richesses participe à créer la richesse et la croissance ». Une manière de dire que ce n’est pas en augmentant le nombre des millionnaires qu’on réduit automatiquement celui de ceux qui pataugent dans la pauvreté. Mieux vaut plutôt privilégier des mesures qui s’inspirent de la justice sociale et de la justice distributive et  visent à réduire les inégalités sociales et économiques.

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La lettre de la Conférence des religieux et religieuses mérite une lecture attentive. Me revient à l’esprit, en la méditant , ce passage  de l’Évangile où il est question de la multiplication des pains. On remarque que Jésus n’a pas multiplié les pains avant de confier aux disciples la tâche de les distribuer. C’est le partage qui a créé la multiplication. Il y en a eu assez pour tout le monde parce qu’on s’est préoccupé d’en donner à tout le monde. Le partage s’est révélé un facteur d’enrichissement pour tous. Il Il y a là une manière de faire qui pourrait avantageusement guider les économistes et les décideurs politiques.

4 pensées sur “UNE VRAIE AFFAIRE”

  1. M. O’Neill,
    Je viens de lire tous vos articles des mois d’avril et mai. Que de propos pertinents, éclairants qui peuvent être source d’une réflexion sérieuse sur chacun des sujets traités. De plus, votre manière de vous exprimer favorise des prises de conscience qui constituent des bases pour un dialogue entre personnes de bonne volonté, vivant dans un même territoire. Et ce faisant, puissent-ils susciter des actions et des projets susceptibles de contribuer à bâtir chez nous une TERRE ,où toute personne y trouve sa place et puisse s’y épanouir. Continuez votre travail d’éveilleur des consciences.
    Roger Labbé

  2. Votre texte interpelle, comme on dit maintenant. La lettre de la section québécoise de la Conférence des religieux canadiens suscite effectivement un questionnement : « De plus en plus d’études présentent comme un sophisme l’argument selon lequel il faudrait créer de la richesse avant de la partager. Les faits démontrent qu’une meilleure distribution des richesses participe à créer la richesse et la croissance »

    En complétant cet argument par la référence au passage évangélique de la multiplication des pains par Jésus, vous donnez une dimension morale à cette distribution, qui prend alors le nom de partage.

    Maurice Zundel, dans le chapitre « La faim » de son Hymne à la joie1 , en fait une responsabilité : « Tout homme est responsable de la dignité humaine en autrui autant qu’en soi, dans la mesure où il est capable d’y concourir. Toute propriété, sans exception, est grevée, par sa nature même, d’une dette envers tous les hommes. C’est-à-dire qu’au-delà de ce qui assure au propriétaire, quel qu’il soit, une aisance raisonnable […] il est comptable envers tous les hommes de ce surplus qui doit leur revenir […] dans la mesure où […] ils n’arrivent pas, en raison de circonstances défavorables, à subsister décemment. ».

    1. (Anne Sigier, 1992, p.110)

    Michel Leclerc

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