UN DÉBAT QUI RESURGIT

Des faiseurs d’opinion avec décrété que le débat sur l’avortement était une affaire classée. Le premier ministre Harper avait mis le couvercle sur la marmite tout en tolérant que les députés de son parti puissent continuer de discuter de l’affaire. Quant au chef libéral Justin Trudeau, il a pris les grands moyens : pas question d’accepter une nouvelle candidature qui ne soit pro-choix, même si son diktat contrevient à la Charte canadienne des droits et libertés, jadis parrainée par Pierre Trudeau. Donc, une affaire close, en apparence.

Débat relancé

Mais voici que l’affaire resurgit. Les pro-vie s’activent plus que jamais. Plusieurs raisons les motivent. La première est d’inspiration humaniste. Les pro-vie perçoivent avec raison, dans ce débat, un enjeu porteur d’une dimension éthique cruciale, à savoir la protection d’une vie humaine ou potentiellement humaine. Ils rejettent à bon droit la théorie qui veut que le fœtus ne soit qu’une sorte d’appendice dans le corps de la mère et dont celle-ci peut disposer à sa guise. Ils considèrent que ce fœtus constitue une entité vivante distincte,ce que confirment à la fois le sens commun et les avancées scientifiques.

Un autre motif explique leur militantisme : l’absence, à l’échelle canadienne, d’une législation entourant le recours à l’avortement. Ce vide juridique ouvre la porte à de graves dérapages. Il appert qu’on dénombrerait au Québec un avortement pour trois naissances. Pour une nation, c’est suicidaire.

Confusion entre l’éthique et le politique

Mais des pro-vie compliquent le débat en établissant une équation entre les convictions éthiques et les choix politiques. Car , rappelle saint Thomas d’Aquin, les lois doivent être imposées aux hommes selon la condition de ceux-ci et ne doivent pas nécessairement réprimer tout ce qui est mal ( Somme théologique, 1a 2ae, q,96,art.6) Le législateur est obligé de tenir compte des niveaux variables de sensibilité morale. Il s’ensuit que la loi peut se distancier des valeurs et des convictions éthiques que partagent de nombreux citoyens pour se concrétiser dans des normes imparfaites mais qui s’ajustent à la réalité telle que perçue et vécue par d’autres.

Contenu d’une loi imparfaite

Encore faut-il qu’il y ait une loi. Il apparaît urgent de pallier le vide juridique qui affecte les sociétés québécoise et canadienne et constitue un cas unique, à ce que je sache, dans les pays de traditions et de cultures apparentées. Le statu quo s’avère de plus en plus intenable. En laissant perdurer la situation actuelle on risque que le débat ne s’envenime et on favorise la multiplication des dérapages qu’on déplore actuellement.

Donc il semble bien qu’on doive légiférer. La loi souhaitée devrait inclure, entres autres, les éléments suivants : 1) l’affirmation du caractère sacré de la vie humaine; 2) la tolérance,à titre d’exception, de l’avortement dans des situations particulièrement dramatiques; 3) des balises rigoureuses dans le traitement de ces exceptions;4) ) la promotion d’attitudes et de comportements qui témoignent d’une vraie culture de la vie, par exemple : l’accueil de toute vie qui s’annonce, peu importe le contexte et les circonstances; un environnement social qui garantit une place décente à la famille et aux enfants; la lutte contre les préjugés entourant les naissances hors mariage; 5) une politique de régulation des naissances qui favorise une paternité et une maternité responsables et inclut le recours aux moyens dits artificiels de contraception.

Le refus d’une vie qui s’annonce inopinément, c’est plus celui d’une société qui le pratique que celui d’une femme en situation de détresse. Dans une société imprégnée de la culture de la vie, le recours à l’avortement est voué à devenir une rare exception que le législateur peut circonscrire et reconnaìtre tout en l’encadrant de balises clairement identifiables.

Une exception de plus

Peut-on en principe admettre des exceptions qui affectent le droit à la vie et le respect de la vie? À des pro-vie qui, au nom du caractère sacré de la vie humaine. refuseraient d’envisager que de telles situations puissent advenir, on peut se permettre de signaler qu’elles existent déjà. Ainsi en est-il par exemple du droit de légitime défense, lequel affirme qu’on peut s’en prendre à la vie d’un agresseur; un droit reconnu dans les lois et coutumes.

Est aussi reconnu le droit de mettre à mort des ennemis au cours d’un conflit armé. On va jusqu’à célébrer la bravoure de ceux qui ont tué des ennemis ou sont morts au combat. On élève même des monuments en leur honneur.

Les responsables politiques et les généraux qui ont décidé de la destruction de Dresden, d’Hiroshima et de Nagasaki avaient, semble-t-il, une notion élastique du respect de la vie, mais l’histoire les a néanmoins jugés comme étant des gens de bien, voire des héros et non des criminels. En comparaison de ce qu’ils ont fait,la femme en désarroi qui recourt à l’avortement fait plutôt penser à une brebis sans défense. Si on la considère comme une criminelle, que dire de ceux qui,en temps de guerre, ont programmé la mort de milliers ,voire de centaines de milliers d’innocents?

Comme quoi il ne suffit pas de faire appel à un grand principe. Il faut aussi se metttre en situation et s’inscrire dans le concret de la vie. Les manières différentes de percevoir les choses peuvent alors conduire à des conclusions diverses.C’est ce qui se produit dans le débat sur l’avortement.

En attendant

On peut réclamer l’adoption d’une loi, mais il peut s’écouler beaucoup de temps avant qu’elle ne devienne réalité, surtout si on veut qu’elle reçoive l’appui de toutes les formations politiques, ce qui serait souhaitable dans une matière de ce genre. En attendant , on peut se permettre d’espérer que les instances médicales et sociales qui ont à prendre des décisions dans le domaine des interruptions volontaires de grossesse se conforment à un protocole qui dicte les régles à suivre et limite les risques de dérapages. Si bien qu’on pourra ainsi pallier pour un temps l’inaction du législateur.

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