TRAVAILLEURS DE L’OMBRE

(Mot de presentation a l’occasion du colloque sur les frères enseignants, mai 2014)

Je connaissais  peu le monde  des frères enseignants avant de devenir aumônier et professeur à l’Académie de Québec. J’avais pourtant vécu de nombreuses années dans leur voisinage,  à titre d’étudiant et ensuite de professeur au Petit Séminaire. Les prêtres du Séminaire- ceux qu’on appelait les messieurs du Séminaire-  respectaient les frères enseignants  tout en les ignorant poliment, à l’exception de vedettes comme Marie-Victorin ou Clément Lockwell; ou  encore Frère Palasis, un pionnier à l’origine du projet d’une Faculté des sciences de l’administration  sur le futur campus universitaire.

Nonobstant cette distance du regard, on avait tendance in petto à considérer les Frères des écoles chrétiennes comme des rivaux, car ils avaient  instauré le cours classique sans grec et tracé ainsi une nouvelle voie qui permettait d’accéder au palier universitaire. Ils avaient contribué à affaiblir un monopole. Mais ce n’était pas dans les habitudes des prêtres du Séminaire de parler  ouvertement de cet irritant. On préférait, en autant que je me souvienne, ne pas aborder la question. Il ne leur apparaissait pas séant  de gloser sur les mérites respectifs d’ institutions et de programmes d’enseignement  qui, à leurs yeux, se situaient à des niveaux différents.

Mes fonctions d’aumônier et de professeur à l’Académie de Québec m’ont permis de découvrir un monde plein de dynamisme, de connaître de près des  travailleurs de l’ombre qui assuraient la présence, au cœur de la ville de Québec, d’une remarquable équipe de gens du savoir, d’une compétence et d’un dévouement exemplaires. Des experts en litttérature, en sciences, en mathématiques, en histoire, en sciences de  l’administration; des animateurs de vie étudiante qui surent découvrir et faire s’épanouir des talents du calibre de Gaston L’Heureux et de plusieurs autres vedettes du monde des  arts. Un vaste chantier de culture et d’humanisation. Et cela dans la discrétion et sans se prendre pour d’autres.

Des souvenirs, des images me reviennent en mémoire. Par exemple celle de Frère  Raoul, professeur de mathématiques pendant près d’un demi-siècle,  reconnu  pour sa grande compétence et son savoir pédagogique. Originaire de France, il quitta son pays natal à l’époque où de grandes vagues antireligieuses s’abattaient sur sa patrie.  Une fois accompli le travail de l’année scolaire, il occupait son été  à donner des cours de recyclage aux étudiants qui avaient échoué aux examens. Son loisir personnel consistait à fabriquer un agréable vin léger  auquel nous avions droit  certains jours de fête. Ainsi s’est déroulée sa vie,  dans le service et la discrétion. Un travailleur de l’ombre parmi d’autres.

Ont ainsi oeuvré chacun à leur façon des milliers de religieux enseignants qui, dans toutes les régions du Québec, ont contribué à l’éducation des jeunes, aussi bien dans les mileux ruraux que dans les villes.  Ce qui aurait agacé Voltaire,  qui déplorait que les Frères des écoles chrétiennes s’emploient à  fonder des écoles dans les campagnes et à  scolariser autant les jeunes ruraux que les jeunes urbains. Car le seigneur de Ferney, grande figure de l’époque des Lumières, craignait qu’en développant le savoir dans les campagnes on ne puisse plus compter sur une main-d’oeuvre agricole à bon marché. À l’opposé, les Frères des écoles chrétiennes mettaient  leur confiance  dans le pouvoir libérateur de l’éducation.Leurs successeurs de l’Académie de Québec étaient de cette  école. Ils ont partagé la même conviction et l’ont transmise de façon concrète.

On tend à identifier une société en se référant aux têtes d’affiche, celles qui ornent  les manuels d’histoire. Mais  elle se  construit avant tout par le bas, comme l’a si bien démontré Fernand Braudel. Les religieux enseignants font partie des bâtisseurs qui ont oeuvré à la base, tout en ouvrant des voies qui donnaient accès aux paliers supérieurs du savoir. Ils l’ont fait dans la discrétion et sans rien demander en retour. La nation québécoise leur doit beaucoup. Elle est en déficit d’un devoir de  reconnaissance à leur égard.

Mais pour s’acquitter de ce devoir il faut être capable de se souvenir. Or, nonobstant ce qu’affirme notre devise nationale, il ne semble pas que le souvenir soit chez nous une pratique répandue. Ce n’est donc pas un luxe que de consacrer une journée à  dresser l’inventaire de l’héritage transmis par les religieux enseignants.Pas un luxe, mais bien  plutôt un devoir de mémoire.

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