Sans racines et sans ailes

Le nouveau calendrier d’enseignement que veut faire adopter la ministre de l’Éducation contient quelques bizarreries. Soucieuse d’amadouer une minorité hassidique récalcitrante la ministre propose un chambardement spectaculaire du calendrier qui pourrait s’appliquer éventuellement à toutes les écoles maternelles, primaires et secondaires du Québec, aussi bien publiques que privées. Elle veut apparemment démontrer une grande volonté d’accommodement contrastant avec son refus brutal d’entendre la requête fort légitime de parents chrétiens qui demandent simplement qu’on accorde à leurs enfants le droit d’exemption, prévu par la loi, face à un enseignement religieux étatique qui heurte la liberté de conscience.

Pièce centrale du chambardement proposé : l’abrogation de l’article 19 du Régime pédagogique, qui contient la liste des congés obligatoires à l’échelle du Québec : les samedis et les dimanches, le premier juillet, le premier lundi de septembre, l’Action de Grâce, les 24,25 et 26 décembre,  le premier et le deuxième jour de janvier, le Vendredi-Saint et le Lundi de Pâques, la Fête des patriotes ( ou la Fête de la Reine) ,la Saint-Jean. Plusieurs de ces jours de congé sont porteurs d’une riche signification historique, culturelle et sociale. En les supprimant on appauvrit la mémoire collective.

Le changement est gros, énorme. Je suis persuadé que les pieux hassidim n’en demandent pas tant. Ils aimeraient bien qu’on leur accorde quelques privilèges ; pour le reste ils n’ont que faire. Ils vivent dans une bulle. C’est sans doute pourquoi ils n’ont pas bien mesuré la capacité d’aplatventrisme d’une sous-espèce de l’homo quebecensis : née pour un petit pain, toujours prête à s’excuser, à s’écraser, à se piler elle-même sur les pieds, à reconnaître à d’autres des droits qu’elle se refuse.

Mais il existe une telle disproportion entre ce que réclament de petites communautés hassidiques et l’ampleur du chambardement proposé qu’on doit se demander s’il ne faut pas chercher ailleurs que dans un souci maladif d’accommodement la raison de cet invraisemblable remue-ménage.

Des explications me viennent à l’esprit. Il se peut par exemple que le dossier de quelques écoles juives fournisse l’occasion d’ouvrir la porte à une relance discrète de l’opération de déracinement qui vise à couper la société québécoise de ses racines, de son socle identitaire. Qu’on se rappelle l’imposition du calendrier interculturel, en septembre 2009. En y ajoutant l’abrogation de l’article 19 du Régime pédagogique on réussirait peut-être à aggraver l’anesthésie de la mémoire collective.

Plus spécifiquement, l’abrogation de cet article permettrait éventuellement d’évacuer des commémorations d’origine chrétienne : les dimanches, Noêl, le Vendredi-Saint, Pâques. Ces jours de congé à connotation religieuse agacent des sensibilités laïques. En les supprimant on se rapprocherait de l’idéal d’une société vraiment neutre, aseptisée, sans racines et sans ailes. Cette rupture plairait sûrement aux laïcistes de stricte observance. Chez ces derniers le ressentiment à l’égard d’un passé chrétien l’emporte sur le devoir de transmission d’un riche héritage

Autre explication plausible : faire progresser l’utopie d’une société nouvelle, improvisée, comme en ont rêvé jadis les disciples des Lumières qui, au temps de la Révolution française, fabriquèrent un nouveau calendrier avec des mois et des semaines aux désignations ésotériques ; ou comme le souhaitaient les révolutionnaires bolchéviques qui modifiaient les noms des villes et inventaient de nouvelles fêtes civiques dans le but d’occulter les fêtes traditionnelles. Mais ça n’a pas fonctionné. La France a retrouvé son vieux calendrier, Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg et le nom de Stalingrad n’a pas tenu le coup. Pas facile de réinventer l’histoire.

Reste à voir si le scénario imaginé par nos Lumières dépassera le stade de l’utopie. J’ai l’impression que le vieux fond identitaire québécois déclenchera un sursaut qui contribuera à évacuer du décor ce projet d’une société sans racines et sans ailes.

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