LES PILIERS DE L A PAIX

Le parcours de vie de Jean XXIII , qui nous a légué la célèbre encyclique Pacem in terris, a été marqué par des images de conflits et de guerres. Prêtre et aumônier miilitaire dans l’armée italienne au cours de la Première Guerre mondiale, il exerça plus tard la fonction de délégué apostolique en Bulgarie et en Turquie. Il fut étroitement mêlé aux opérations de sauvetage qui ont permis à des milliers de Juifs persécutés d’échapper aux traques nazies et de rejoindre le futur Etat d’Israël. Désigné nonce en France en 1944, il négocia patiemment et adroitement le sort de quelques prélats français qui avaient collaboré d’un peu trop près avec le régime de Vichy et l’occupant allemand. Devenu pape en 1958, il joua un rôle discret mais important dans les pourparlers qui contribuèrent à mettre fin à la crise des missiles de Cuba et à la menace d’une guerre nucléaire. L’encyclique Pacem in terris , publiée en 1963, constitue son véritable testament spirituel : celui d’un homme qui a pu constater de près les conséquences désastreuses du recours à la violence armée et a mis de l’avant le choix de la paix à construire comme solution d’avenir. Car « il est une persuasion, écrit-il, qui, à notre époque, gagne de plus en plus les esprits, c’est que les éventuels conflits entre les peuples ne doivent pas être réglés par le recours aux armes, mais par la négociation ».

La suite des événements montre que la persuasion dont parlait le bon pape Jean n’ était pas aussi répandue qu’il le croyait. Il demeure que sa propre persuasion, solidement enracinée, était fondée sur des valeurs et des principes incontournables qu’il s’est évertué à rappeler avec simplicité et fermeté, nonobstant la perpétuation et la répétition de conflts armés, les uns aussi désastreux que les autres.

Jean XXIII rappelle que l’instauration ou le maintien de la paix résulte de rapports civilisés entre les citoyens, entre les communautés politiques , entre celles-ci et la communauté mondiale. Ces rapports doivent s’appuyer sur quatre piliers : la vérité, la justice , la solidarité ( qu’il appelle la charité) et la liberté. La vérité exclut des rapports viciés, tels le colonianisme , le racisme ou encore la mise en tutelle de minorités. La justice interdit l’exploitation économique qui maintient des collectivités dans la pauvreté. La solidarité privilégie un développement humain, social et économique qui englobe toutes les nations. La liberté doit devenir partie prenante de toute vie sociale et constitue un critère fondamental d’un développement authentique : une notion que Paul VI reprend à son compte quand il affirme que « le développement est le nouveau nom de la paix ».

Que l’un ou l’autre de ces quatre piliers vacille, la paix est en danger. Celle-ci dépend avant tout de la solidité d’un substrat moral qui garantit l’efficacité des initiatives politiques ou sociales. Chez Jean XXIII l’instauration et le maintien de la paix dépendent donc en première instance d’un choix éthique fondé sur ces quatre piliers que représentent la vérité, la justice, la solidarité et la liberté. Une question de valeurs morales avant d’être une affaire de rapports de force.

Qu’on se rappelle quelques événements qui ont marqué l’histoire. On est frappé par exemple par les faussetés et les dénis de réalité qui ont servi de prétexte aux guerres napoléoniennes ou aux entreprises militaires coloniales. Des faux-pas diplomatiques et des décisions politiques aberrantes expliquent en grande partie le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La guerre du Vietnam ou celle d’Algérie étaient dépourvues de toute justification morale. L’interminable conflit israélo-palestinien est fondamentalement la conséquence de l’occupation par les Israéliens d’une territoire étranger, donc une atteinte à la justice et au droit international. Les conflts qui perturbent le monde islamique s’avèrent des atteintes à l’intelligence, à la liberté religieuse et aux droits humains. Sous-jacente à l’origine de chaque conflit pointe une faille morale qui compromet l’efficacité des solutions de nature politique.

Tout en étant conscient des vicissitudes qui affectent les rapports entre les membres d’une même société et entre les communautés politiques Jean XXIII met néanmoins de l’avant son projet de construction de la paix, qui requiert la création d’une autorité mondiale. L’Organisation des Nations unies en constitue à ses yeux une première ébauche,imparfaite et embryonnaire. Elle a déjà le mérite d’avoir promulgué, le 10 décembre 1948, la célèbre Déclaration universelle des droits de l’homme. Le pape souhaite que cette institution en vienne à disposer d’une véritable autorité reconnue par l’ensemble des nations et soit nantie du pouvoir d’intervenir efficacement dans la solutions des conflits et la promotion des droits humains. Donc qu’elle joue un rôle essentiel dans la construction de la paix.

Cette manière d’envisager la construction de la paix nous projette au-delà de la doctrine de la guerre juste qui, jadis, dans d’autres contextes, était nantie d’une certaine légitimité, quoique peu équipée en efficacité. Avec Jean XXIII, la légitimation , à certaines conditions, de la violence armée n’occupe plus une place significative dans l’argumentaire chrétien. Pacem in terris nous fait renouer sans détour avec l’Évangile. C’est un grand pas en avant.

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