LA MARCHE FOLLE DE L’HISTOIRE

La marche folle de l’histoire :  ce titre coiffe un célèbre ouvrage de l’historienne Barbara Tuchman qui, à partir de l’épisode ( ou de la légende ) du cheval de Troie, rappelle à notre  mémoire  des événements où la bêtise humaine s’est révélée l’élément capital qui a influé sur l’évolution de l’humanité.  Des cas-types : les abus du pouvoir papal romain qui ont tracé la voie à la Réforme protestante, les faux pas du pouvoir colonial britannique qui  ont incité les Américains  à revendiquer l’indépendance politique, les  inepties du tsarisme russe qui ont entraîné sa déchéance, l’enlisement des Américains dans ce bourbier que fut la guerre du Vietnam. Autant d’exemples où l’histoire s’est emballée dans une marche folle, où la bêtise humaine a pris le dessus sur l’intelligence et la lucidité.

Si elle avait été encore de ce monde en 2003, Barbara Tuchman aurait sûrement ajouté à sa liste la guerre que le président George W. Bush, recourant à un faux prétexte, déclencha contre l’Irak en 2003. Un conflit inutile aux conséquences désastreuses, dont la plus grave est l’état d’anarchie dans lequel est plongé ce pays depuis lors. Si les USA se voient obligés  actuellement de freiner  les menaces du prétendu Etat islamique appelé Daesh, c’est parce que ce nouveau mouvement terroriste, particulièrement barbare, a émergé sur les ruines du désordre et de l’anarchie qui ont suivi l’intervention américaine visant à détrôner Saddam Hussein et à protéger des intérêts pétroliers.

On gardera longtemps souvenance du célèbre débat qui s’est déroulé au Conseil de sécurité des Nations Unies avant que les USA ne prennent la décision d’envahir l’Irak. À cette occasion , le représentant de la France,  Dominique de Villepin avait, de façon brillante et convaincante, mis en lumière  les motifs sérieux qui commandaient de ne pas se lancer dans une pareille aventure. Mais la solidité de ses propos et son éloquence  pesèrent moins lourd dans la balance que les arguments fallacieux de la vaste et nébuleuse confrérie d’experts qui conseillaient le président américain. Marche folle de l’histoire où, paradoxalement, des esprits de  haut calibre ont tracé la voie conduisant à l’enlisement. Des esprits pourvus d’un vaste savoir mais d’une médiocre lucidité.

La marche folle de l’histoire s’est concrétisée particulièrement dans les conflits armés. Ceux-ci ont souvent pris la forme de tragiques équipées dont les gens ordinaires ont acquitté  les frais. À l’origine ont maintes fois prévalu  la cupidité, un instinct brutal, la vanité du prince, l’imbécillité, ou encore une idéologie insane et mortifère, comme ce fut le cas avec le nazisme. S’y sont greffés  parfois des prétextes religieux issus d’une croyance embrouillée ou en état de décrépitude; car une foi authentique, du moins si celle-ci est de source chrétienne , n’emprunte pas le chemin de la violence. Les Croisades représentent  une sorte d’exception, mais là encore des facteurs humains, sociaux et politiques ont pesé non moins lourd dans la balance que les motifs religieux ou prétendument religieux.

«  De la peste, de la faim et de la guerre  délivres-nous Seigneur », clame une invocation très ancienne. La violence armée, dans la culture chrétienne, est perçue  comme une sorte d’épidémie, une catastrophe, même lorsqu’on prétend l’imposer comme un  dernier recours en apparence incontournable. Tel par exemple fut le cas du conflit dévasta l’Europe de 1914 à 1918 . Le brave Péguy, qui trouva la mort au combat,  croyait prendre part  à une épopée glorieuse. En fait, la guerre dans laquelle l’illustre poète s’était engagé avec enthousiasme aurait pu être évitée si, de part et d’autre, les décideurs politiques de l’époque avaient su faire preuve d’une élémentaire prudence et d’un meilleur discernement. Un conflit que le pape Benoît XV qualifia de carnage inutile. Triste illustration parmi d’autres de la marche folle de l’histoire.

Il n’est pas anodin que chez les chrétiens on parle souvent de paix et qu’on se la souhaite au cours de chaque  célébration eucharistique. On peut voir là la manifestation d’un état d’esprit bien ancré  et la révélation d’un message.Et aussi y discerner les linéaments d’un projet susceptible de freiner  la tentation de la violence et du recours aux armes. Reste à promouvoir les moyens visant à construire et à consolider cette paix tant souhaitée. Car il ne suffit pas de rêver de paix, il faut aussi la construire sur des piliers solides.

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