BOMBE À RETARDEMENT

L’organisme humanitaire Oxfam a publié récemmment une étude qui conclut que l’année 2016 marquera le moment où quelques centaines d’individus dans le monde posséderont autant- et même plus- que le reste de l’humanité. Les autres- des milliards- se partageront le reste. Parmi eux des centaines de millions disposent présentement d’un revenu de moins de deux dollars par jour et subissent le poids de la pauvreté, de la malnutrition et de la faim. Un milliard d’hommes et de femmes n’ont même pas accès à des lieux d’aisance décents : une atteinte à la dignité qui s’ajoute à la misère. C’est à l’échelle du monde que la parabole de Lazare et du mauvait riche trouve de nos jours son application.

Les facteurs qui engendrent ces inégalités intolérables ne sont pas seulement économiques; ils sont aussi de nature politique. Car le poids des pressions économiques pèse lourd sur les choix politiques. L’accaparement des ressources naturelles, la destruction de l’environnement, l’exploitation des travailleurs- particulièrement dans les pays les plus pauvres- une fiscalité qui favorise les plus nantis, les abris fiscaux : autant de facteurs parmi d’autres qui contribuent à accroître les inégalités. Un économisme brutal, qui empoisonne le politique, est à l’origine du gâchis.

Cela ne peut durer indéfiniment. Les citoyens, tout au moins dans les régimes démocratiques, vont accepter de moins en moins un discours politique où l’on professe une sorte de culte servile à l’égard de l’idolâtrie de l’argent; un culte qui rappelle celui du Veau d’or, dont il est question dans la Bible. Ce qui vient de se produire en Grèce peut être interprété comme un signal avertisseur. Ils seront sans doute de plus en plus nombreux ceux qui vont remettre en question un système économique qui conduit à appauvrir les plus démunis et à enrichir les plus nantis. Un système qui est le produit de choix humains et qui n’a rien d’une fatalité.

Ce refus constitue un acte de salubrité publique. Mais on peut aussi y déceler une bombe à retardement. Une bombe que les décideurs politiques doivent s’employer à désamorcer. Quant aux ténors de l’économie et du cumul de la richesse, ils y gagneront à ne pas faire obstacle à ce désamorçage. Il y va de l’avenir du « vivre ensemble ».

Une persuasion gagne du terrain, à savoir que la juste répartition de la richesse produite est un meilleur indice d’une avancée de la civilisation que son accumulation entre les mains de quelques-uns. Vus sous cet angle les régimes d’inspiration social- démocrate apparaissent comme des modèles à suivre dans la lutte contre les inégalités.

« Le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique, de telle sorte que toutes les catégories sociales aient leur part des produits accrus. Il faut donc veiller avec attention, et s’employer efficacement, à ce que les déséquilibres économiques et sociaux n’augmentent pas, mais s’atténuent dans la mesure du possible » (Jean XX111). Veiller avec attention et s’employer efficacement : c’est du désamorçage. La réussite de l’opération conditionne l’instauration d’une véritable paix, à la fois au cœur de chaque nation qu’entre les nations.

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