ESPACE PUBLIC, DEMOCRATIE ET RELIGION

Une proposition qui est revenue souvent lors des séances de la Commission Bouchard-Taylor s’énonce ainsi : il faut purifier l’espace public de toute religion. Une participante est allée jusqu’à réclamer qu’on y interdise les vêtements religieux. Donc refouler la religion dans le privé. Ce qui donnerait une société homogène, propre, aseptisée. Un pas en avant vers un monde parfait : tout le monde habillé pareil, mangeant les mêmes choses, s’alimentant aux mêmes bobards, regardant les mêmes émissions de télévision, débarrassé des symboles qui dérangent, tels un crucifix sur les murs d’une salle de classe, un calvaire au coin d’un chemin de campagne, une croix lumineuse sur le sommet d’une montagne. Un espace public dans sa pureté laïque.

Mais l’espace public est plus complexe que le conçoivent les laïcistes de stricte obédience. Ce n’est pas un désert, mais un habitat diversifié. Il comporte de multiples dimensions : géographique, politique, juridique, sociale, culturelle, commerciale. On y observe des lieux d’affirmation, de communication, de libre expression et de contestation. La liberté qui s’y exerce est diversifiée. Elle inclut la liberté religieuse, du moins en démocratie. C’est dans les régimes staliniens que la religion est refoulée dans la sphère du privé.

Au temps de l’Empire romain les dieux les plus bigarrés avaient pignon sur rue. Ils encombraient l’espace public, tout comme de nos jours le capitalisme triomphant inonde l’espace public d’une multitude de produits hétéroclites. Quand l’apôtre Paul arriva à Athènes il remarqua la multitude de dieux païens, loua les Athéniens pour leur piété et leur proposa un nouveau culte, celui d’un dieu encore inconnu pour eux. On l’écouta attentivement. L’affaire se compliqua quand Paul se mit à parler du Christ mort et ressuscité. Ses auditeurs se moquèrent de lui et passèrent à autre chose. L’apôtre se retrouva seul avec une maigre poignée de croyants. Mais on trouvait normal qu’il puisse parler de religion dans l’espace public, même si cela ne s’avérait pas rentable.

Pour le christianisme social l’accès à l’espace public est primordial parce qu’il peut y promouvoir sa vision du monde intimement liée aux réalités terrestres et au développement humain. La satisfaction des besoins fondamentaux, la promotion des droits humains, la recherche d’un ordre social juste, la justice sociale, la liberté , l’égalité des personnes , la solidarité, la non-violence découlent du message évangélique. Le christianisme est intrinsèquement social. A toutes les époques la foi a incité des chrétiens à multiplier les œuvres de bienfaisance, à promouvoir l’alphabétisation, le savoir, les soins de santé, les politiques sociales, etc. La foi authentique est allergique à l’intimisme religieux, au sectarisme et au privé mur à mur. L’espace public constitue son habitat naturel.

Cet apport enrichit la démocratie. Celle-ci ne se limite pas à des jeux politiques. Elle a besoin, pour sa vitalité, d’un souffle spirituel et d’un dynamisme social que l’humanisme chrétien peut contribuer à lui insuffler. Ce qui est possible dans un espace public où le pluralisme et la liberté font bon ménage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *