HISTOIRE D’UNE RUPTURE

(Texte publié dans la revue Prêtre et pasteur, juillet-août 2007)

 Dans l’espace de quelques années on est passé, au Québec, d’un réseau public d’établissements confessionnels chrétiens à la suppression totale de tout enseignement religieux, voire à l’interdiction de dispenser un tel enseignement à ceux qui en feraient la demande. On a mis fin à l’exercice d’un droit que revendiquaient des milliers de parents et que reconnaissait la Charte québécoise des droits et libertés avant qu’on ne charcute celle-ci en supprimant l’article 41. « On est rendu là », avait déclaré sentencieusement le ministre de l’éducation au moment de déposer le projet de loi 95, dont l’objectif premier était de mettre fin à une ère de liberté religieuse dans le monde scolaire. Triomphe complet de l’intégrisme laïque. Une question se pose : comment en est-on arrivé là ?

Qui a démissionné ?

Face à la suppression de l’enseignement religieux à l’école certains reprochent aux parents d’avoir démissionné. Les parents n’ont pas démissionné. Les sondages le confirment. On a même reproché à des parents de revendiquer le droit l’enseignement religieux alors qu’ils n’allaient pas à la messe le dimanche ! Comme s’ils s’étaient rendus indignes de revendiquer des droits en éducation.

Plusieurs dizaines de milliers de parents, appuyés par d’autres milliers de citoyens, ont signé des pétitions à l’intention des membres de l’Assemblée nationale. Ils voulaient qu’on respecte leurs droits. Leur nombre était plus que suffisant pour qu’on crée un accommodement en leur faveur, comme on l’a fait pour des sikhs, des hassidim, des musulmans et d’autres. Les pétitions des parents chrétiens ont pris le chemin de la poubelle.

Absorbés par les problèmes de la vie quotidienne, de nombreux parents ont accordé peu d’attention à ce qui se passait. Ils ne soupçonnaient pas qu’on « était rendu là ». Ils se sont fiés aux professionnels du domaine religieux : curés de paroisse, agents de pastorale, théologiens, experts en affaires religieuses, évêques, pensant que ces spécialistes veilleraient au grain et sauraient intervenir efficacement afin de sauvegarder des droits précieux légués par des générations de chrétiens. Mais ils se faisaient illusion.

Un terrain miné

Le terrain était miné bien avant que ne surgissent des difficultés causées par la montée de nouvelles traditions religieuses. Des parents qui choisissaient l’enseignement de la morale se disaient marginalisés parce qu’une forte majorité de familles préférait l’enseignement religieux. Des enseignants agnostiques ou incroyants dispensaient l’enseignement religieux pour satisfaire à des exigences administratives portant sur la charge de travail. D’autres enseignants possédaient une culture chrétienne anémique, plus proche d’une religiosité pâlotte que d’un savoir substantiel. D’aucuns profitaient du cours d’enseignement religieux pour exhaler leur culture du ressentiment envers l’Eglise-institution et pour régler des comptes. Si bien que des croyants de tradition chrétienne , incluant des pasteurs, en étaient venus à la conclusion qu’il valait peut-être mieux supprimer cet enseignement que de tenter de le réformer.

Cette désaffection s’est produite dans le contexte de sécularisation qui imprègne de larges pans de la société québécoise, particulièrement dans le monde de l’information et des communications. La mentalité ambiante a infiltré l’école et miné de l’intérieur une structure en apparence chrétienne. Les zélotes laïcistes trouvaient devant eux un terrain favorable pour leur entreprise de démolition. Ils en ont profité.

La porte entrouverte

En 1997, le Gouvernement du Parti Québécois demande au Gouvernement fédéral de modifier l’article 93 de la Constitution canadienne ( à laquelle le Québec n’adhère pas depuis 1982) afin de remplacer les commissions scolaires confessionnelles par des commissions linguistiques tout en s’engageant à maintenir les écoles confessionnelles. Des juristes font savoir à des représentants de l’épiscopat qu’on peut obtenir le même résultat sans modifier l’article 93 et qu’en revanche, en touchant à celui-ci , on rend inopérant pour le Québec l’article 29 que le premier ministre Trudeau avait fait insérer dans la Charte canadienne justement afin de sauvegarder les droits reconnus par l’article 93. Cet article 29 souligne que « les dispositions de la présente charte ne portent pas atteinte aux droits ou aux privilèges garantis en vertu de la Constitution du Canada concernant les écoles séparées et autres écoles confessionnelles ». Le Guide explicatif à l’intention des Canadiens précise que « grâce à cette clause ,par exemple, on ne peut invoquer la liberté de conscience , de religion ou les droits à l’égalité pour enfreindre les droits constitutionnels existants qui ont trait à la création et au financement par l’Etat d’écoles confessionnelles où les étudiants et les professeurs sont recrutés en fonction de leur appartenance à une croyance religieuse particulière ».

C’était donc risqué pour les évêques du Québec que de laisser tomber, sans contrepartie juridique appropriée, les articles 99 et 29. de la Charte canadienne. Or voici qu’en septembre 1997 Stéphane Dion, à l’époque président du Conseil privé du Canada et ministre des affaires intergouvernementales, adresse une lettre au président de l’Assemblée des évêques du Québec, Monseigneur Pierre Morissette, pour que celui-ci confirme par écrit que les évêques ne s’opposent pas à la résolution qui suspend , dans le cas du Québec, l’application de l’article 93. Dans une lettre datée du 30 septembre Monseigneur Morissette répond que les évêques sont d’accord pour qu’on apporte cette modification, tout en faisant remarquer que « d’autres moyens que ceux qui visent l’article 93 auraient pu rendre possible le changement souhaité ». Il ajoute qu’il est nécessaire de maintenir les garanties confessionnelles existantes. Or il y avait là une contradiction puisque, l’article 29 rendu inopérant, les garanties confessionnelles devenaient caduques et l’exigence épiscopale se transformait ainsi en vœu pieux.

Un assaut concerté

Nul doute que les Etats généraux sur l’éducation ont joué un rôle de catalyseur dans le processus de laïcisation de l’école publique. Présent à quelques séances dites de consultation j’ai eu nettement l’impression que l’abolition de la confessionnalité était une affaire classée, comme si on avait déjà rédigé les recommandations. C’est la même impression que j’ai ressentie à la lecture du rapport Proulx. Dans cette entreprise de démolition on s’est servi de la Charte québécoise des droits et libertés comme d’un nouveau document sacré se prêtant à une interprétation unique penchant toujours du même bord, comme la Tour de Pise. Et là où le texte devenait gênant, ce qui allait se produire avec l’article 41, on ne se gênerait pas pour charcuter le document, même si, en septembre 1997, la ministre de l’éducation de l’époque avait invoqué le dit article pour rassurer les interlocuteurs fédéraux qui craignaient pour l’avenir des écoles confessionnelles au Québec.

Dans ce processus de rupture avec le passé, l’idéologie laïciste a largement profité de l’appui des faiseurs d’opinion et d’une censure habile et discrète visant à réduire tant que se peut la liberté d’expression des dissidents, considérés comme d’ennuyeux réactionnaires. J’ai souvenir par exemple d’une lettre portant des signatures multiples, dont celles de Gérard Filion, Paul-Gérin Lajoie, Jean-Paul Desbiens, Ghislaine Roquet, où l’on demandait que soit accordé un temps de réflexion supplémentaire avant de pratiquer une coupe à blanc dans l’enseignement religieux et de sabrer dans les droits des parents. Après un certain délai la direction du Devoir accepta de publier la lettre mais en supprimant toutes ces signatures prestigieuses, prétextant que le journal ne publiait pas de lettres à signatures multiples, ce qui est faux. En vérité, on semble avoir craint l’impact qu’aurait pu produire la publication de ces grands noms du monde de l’éducation alors que Le Devoir lui-même militait en faveur du processus de laïcisation scolaire.

On pourrait compiler un recueil volumineux en regroupant les lettres, les analyses, les études favorables à la liberté religieuse en éducation et que les médias n’ont pas publiés « faute d’espace », comme ils disaient. Les pouvoirs médiatiques ont appliqué leurs propres techniques de censure. Pas besoin d’engager un débat quand on réussit à faire taire les voix dissidentes, ce qui permettra ensuite de parler d’une « volonté quasi consensuelle de revoir nos façons de faire ».

En 2000, le gouvernement péquiste fait adopter la loi 118 qui abolit la confessionnalité scolaire et réduit le volet religieux à une petite période hebdomadaire d’enseignement religieux facultatif. « Un petit cours », comme on disait dans mon temps d’étudiant du cours classique. . On laisse entendre que la disposition de dérogation n’en a pas pour longtemps. Des préposés à l’enseignement religieux comprennent qu’il n’y a pas d’avenir pour eux dans ce secteur et commencent à regarder ailleurs pour un projet de carrière. On « était rendu là ».

En mai 2005 le ministre libéral Jean-Marc Fournier présente le projet de loi 95 qui supprime tout enseignement religieux dans les établissements publics et offre comme prix de consolation un cours d’éthique et de culture religieuse, sorte de sous-produit des sciences humaines de la religion. Le projet de loi comporte la suppression de l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés, remplacé par le texte suivant, fadasse et insignifiant, qui dit que « les parents ou les personnes qui en tiennent lieu ont le droit d’assurer l’éducation religieuse et morale de leurs enfants conformément à leurs convictions, dans le respect des droits de leurs enfants et de l’intérêt de ceux-ci ». En bref, le droit de manifester sa foi dans l’intimité de la vie familiale ou au sein de la communauté paroissiale. Pour ce qui est de l’enseignement religieux à l’école, adieu les droits acquis.

Bon joueur, le ministre consulte dans le cadre d’une commission parlementaire. Mais il choisit ses interlocuteurs. Il invite ceux qu’il veut, avant tout ceux qui pensent comme lui. Il accepte toutefois de recevoir un groupe dissident, mais c’est parce qu’un député de son propre parti a fortement insisté pour qu’on entende les représentants de cet organisme. Les autres citoyens ou groupes qui sont favorables au maintien de l’enseignement religieux chrétien devront se contenter d’adresser par la poste des mémoires qu’on empilera soigneusement sur des tablettes.

Précédé de deux interventions banales et consensuelles, le vote en troisième lecture a lieu le 15 juin 2005. L’Opposition officielle approuve le projet de loi haut la main. Personne n’exige de vote nominal, si bien qu’on ne sait pas s’il y avait des députés qui étaient en désaccord avec le projet de loi. Toute l’affaire n’a pas duré une heure. C’est ainsi que s’est consommée la rupture avec une longue tradition éducative qui a marqué l’histoire du Québec et qu’on a bradé un héritage précieux que des générations de croyants humanistes avaient patiemment bâti et sauvegardé depuis les débuts de la Nouvelle-France. Un patrimoine qui, nonobstant ses lacunes, représente une indéniable réussite dans l’histoire de la civilisation occidentale.

Clair-obscur épiscopal

On peut qualifier d’ambigu le rôle qu’ont joué ceux qui ont représenté les évêques du Québec dans le déroulement du processus de rupture. Il y eut d’abord le consentement imprudent accordé à la suspension de l’article 93 de la Constitution canadienne, ensuite la faible réticence exprimée au moment de l’adoption de la loi 118, qui supprimait le statut confessionnel des écoles et, pour finir, le mémoire présenté en commission parlementaire, le 1 juin 2005, qui annonçait une reddition à la fois critique et résignée, accompagnée de vœux pieux.

Dans le dit mémoire les porte-parole de l’épiscopat reconnaissent qu’il « est regrettable que l’on prive dorénavant la grande majorité catholique de ses droits acquis ». On les sent attachés de cœur à l’enseignement religieux. Ils auraient bien aimé qu’on élargisse le régime d’options en vigueur pour en faire profiter d’autres confessions religieuses, comme c’est le cas dans plusieurs pays occidentaux. Mais on déduit aisément, en parcourant le mémoire, qu’ils n’avaient pas l’intention d’ériger leur préférence en casus belli, même s’ils étaient persuadés qu’ « une telle position rejoint le mieux les attentes d’une très grande partie de la population, notamment des parents qui ont des enfants d’âge scolaire ». Ils ont laissé entendre qu’ils étaient prêts à tourner la page. Peut-être avaient-ils été ébranlés par la profondeur métaphysique du discours du ministre de l’éducation, qui avait déclaré avec emphase qu’on «était rendu là ».

On devine qu’ils ont été tentés par le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse, ses objectifs de socialisation et de compréhension interreligieuse, pourtant déjà inscrits dans l’enseignement religieux en vigueur et par « des éléments de convergence qui sont susceptibles d’entraîner l’appui de l’Assemblée des évêques ». Tout en étant conscients des difficultés qui attendent le nouveau programme, ils déclarent : « Nous pourrons accorder notre soutien à ce programme et inviter les fidèles à y reconnaître une évolution positive dans la mesure où le gouvernement saura donner suite aux orientations prometteuses qu’il contient tout en évitant les risques sur lesquels nous avons cru nécessaire d’attirer l’attention ». Suit la mention de quelques conditions de réussite n’ayant rien de contraignant et allant plutôt de soi.

En fait, il s’agit bien d’une démission, d’une reddition. On laisse tomber l’enseignement spécifiquement religieux auquel on dit un adieu attristé tout en faisant remarquer que le nouveau programme est « de nature et de portée différente » et « qu’il y aurait méprise à penser qu’avec le nouveau programme les jeunes ne perdront rien mais gagneront simplement une plus grande ouverture et des connaissances plus étendues ». Ils ont donc bien perçu la différence entre un enseignement spécifiquement religieux et un produit intellectuel issu des sciences humaines de la religion. Malgré cela, ils ont donné leur appui à ce nouveau produit, vague dans son contenu, herculéen dans ses ambitions et dont l’objectif réel baigne dans un clair-obscur idéologique qui ne dit pas son nom. Ils ont accepté de prendre « un beau risque ». Sauf le cardinal Ouellet, absent du Québec au moment du débat et qui, dans les jours qui ont suivi l’adoption de la loi 95, n’a pu que constater l’ampleur du gâchis.

La suite de l’histoire

Je laisse à d’autres le soin de vanter les mérites du nouveau programme d’éthique et de culture religieuse. Ce sous-produit des sciences humaines de la religion donnera peut-être des résultats surprenants. Il faut souhaiter du succès à ceux et celles qui de bonne foi et avec zèle s’efforceront d’introduire de la substance dans cette présentation dite neutre du fait religieux.

En attendant, on peut comptabiliser les pertes résultant de la rupture historique qui vient de se produire : atteinte à la liberté religieuse, mépris des droits des parents, suppression d’une lecture de l’histoire inspirée par l’humanisme chrétien, éradication du christianisme social, appauvrissement culturel.

Il faudra aussi explorer des voies nouvelles, par exemple : la possibilité d’une action politique faisant la promotion de la liberté religieuse et des droits des parents ; l’engagement de croyants capables d’ insuffler au nouveau programme une vision vraiment objective et honnête de l’univers chrétien ; l’ élaboration d’un programme de culture chrétienne qu’on pourra offrir comme option libre quand auront été restaurés les droits des parents et qu’on aura recréé un espace approprié pour l’exercice de la liberté religieuse ; la promotion d’une laïcité ouverte face à un intégrisme laïque qui cherche à vider l’espace public de la dimension chrétienne.

Il y a là un vaste chantier qui s’offre à l’engagement d’hommes et de femmes de bon vouloir qui croient à la valeur civilisatrice de l’humanisme chrétien.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *