LENDEMAIN D’ÉLECTIONS

Le titre Lendemain d’élections coiffait un article que j’ai signé avec Gérard Dion, il y a plus de cinquante ans, sur les mœurs électorales au Québec. On y parlait de pratiques douteuses à la mode, tels les achats de vote, les financements occultes, les propos mensongers, etc. Le texte avait causé un certain bruit, peut-être parce qu’à l’époque il était d’usage de garder le silence face à des mœurs politiques peu reluisantes. En outre, on était peu habitué à ce que des ecclésiastiques prennent ouvertement position face à des comportements répréhensibles concernant la chose publique.

Je constate que beaucoup de choses ont changé depuis, et en mieux, particulièrement grâce à la loi sur le financement des partis politiques que le Parti Québécois a fait adopter. Sans doute aussi que le sens civique des électeurs et la vigilance des militants de tous les partis ont contribué à un respect plus strict des règles électorales.

Il demeure que de nouvelles pratiques soulèvent des interrogations. Ainsi, quand un pouvoir étranger annonce qu’il va expédier aux Québécois un cadeau de deux milliards $ pour les inciter à voter pour le fédéralisme, on vient de dépasser de beaucoup les cadeaux de frigidaires que des organisateurs de jadis octroyaient à des familles dans le besoin. C’est comme si on était passé tout d’un coup de l’artisanat ancien à la production industrielle. Mais pour le reste, les choses vont mieux, au point que beaucoup de citoyens des autres provinces voient maintenant dans le Québec un modèle dans le domaine des mœurs politiques. Pensons par exemple à la manière digne avec laquelle les souverainistes québécois ont accepté le verdict douteux du référendum de 1995, alors que des intervenants venus de l’extérieur avaient honteusement bafoué les normes en vigueur.

De la campagne électorale qui vient de se terminer se dégagent certains constats. J’en consigne ici brièvement quelques-uns.

L’indépendance est-elle une maladie ?

Le projet d’indépendance du Québec continue de bénéficier du soutien d’une large fraction de l’opinion publique. Chez les francophones, cette proportion dépasse largement les 50%. Au fait, il n’y a là rien d’étonnant puisque l’aspiration à la souveraineté politique constitue une tendance logique chez un peuple. La souveraineté, c’est la normalité. On est témoin de nos jours d’un accroissement continu du nombre d’Etats souverains. De petites nations dont on avait prédit la disparition ont accédé au statut de pays libres : Pays baltes, Croatie, Slovénie, Slovaquie, Timor-Oriental, etc. On nous parle du fédéralisme européen comme d’un modèle d’avenir, mais on omet de nous dire que cette fédération, dont on vante la réussite sociale et économique, regroupe des Etats souverains, des nations, pas des provinces en tutelle. Les ensembles nationaux fondés sur une histoire, une langue, une culture et un territoire communs apparaissent de plus en plus comme l’assise la plus favorable pour le développement des peuples et la consolidation de la paix mondiale. Car c’est l’impérialisme plus souvent que l’attachement à la nation qui s’avère un facteur de conflit et de guerre.

Nonobstant ces constats, les pancanadiens continuent de décrier le projet d’indépendance comme si la souveraineté était un virus, une maladie. On persiste à dénigrer le désir de devenir maître chez soi, comme si un tel idéal ne convenait qu’aux autres peuples, comme si la nation québécoise était née pour un petit pain, vouée à croupir dans la dépendance et la soumission. Pourquoi chercher à maintenir ainsi les citoyens à ras le sol et à vouloir les détourner d’un projet qui les incite à se dépasser ? A-t-on un autre idéal à leur offrir ? Lequel ?

Une certaine élévation d’esprit aiderait à ennoblir le débat sur l’avenir du Québec

Un projet collectif

Les tribulations que traverse le PQ soulèvent un problème que l’on ne doit pas confondre avec le projet d’indépendance nationale. Nombreux sont les citoyens qui sont souverainistes et qui ne votent pas pour le PQ tout comme sont nombreux ceux qui appuient ce parti tout en étant en désaccord avec certaines idées qu’il promeut ou des décisions prises dans le passé. Pour ma part, je désapprouve la position adoptée tant par le PQ que le PLQ concernant la suppression de la liberté religieuse à l’école. Je déplore aussi le rôle assumé par ces deux formations politiques dans la décision de faire disparaître du Code civil la définition traditionnelle du mariage. Mais un parti politique n’est pas une Eglise. On n’y adhère pas comme on entre en religion. On n’a pas à s’y astreindre à l’unanimité. Même en religion on a le droit-et le devoir- de garder son sens critique. Encore plus en politique.

Parce que le projet d’indépendance constitue, dans son ampleur même, une cause collective, le temps est sans doute venu pour la société civile québécoise dans son ensemble de le faire sien, si elle le souhaite. Ces quelque 45% de la population – donc plus de 50% des francophones québécois – qui, d’un sondage à l’autre, se déclarent souverainistes, doivent cesser de se laisser tirer par la main par de fervents indépendantistes essoufflés. Le temps pour eux est venu de démontrer, par des initiatives concrètes, leur volonté de se donner un pays sans attendre le mot d’ordre d’un leader, charismatique ou non, ou le référendum miraculeux que l’on concoctera à leur intention.

L’histoire montre que dans plusieurs pays l’accession à l’indépendance s’est produite à la suite d’événements qui avaient peu à faire avec des jeux parlementaires. Une fois le fruit mûr, les événements ont déboulé et provoqué l’émergence d’un nouvel Etat. La naissance des Etats-Unis illustre bien ce phénomène. Ce sont les citoyens américains ordinaires qui ont incité leurs leaders à proclamer l’indépendance, et ce pour le plus grand bien autant de la puissance coloniale britannique que pour les treize colonies lasses de vivre sous tutelle.

Accompagner le mouvement d’émancipation plutôt que de donner l’impression de le tenir en main, de le contrôler par en haut, telle devrait être, me semble-t-il, la nouvelle règle de conduite des leaders indépendantistes. Ce qui ne les dispense pas de fournir l’apport d’une réflexion politique substantielle, par exemple en élaborant et en explicitant le contenu du projet de société que devrait véhiculer la nouvelle entité québécoise ou encore en s’appliquant à définir les rapports nouveaux qu’il faudra établir avec le reste du Canada. A eux incombe aussi la responsabilité de discerner les signes des temps et de préparer la voie pour les décisions politiques qui deviendront souhaitables dans une conjoncture favorable.

Le jour où la pensée politique collective aura atteint une certaine maturité et qu’on aura tous ensemble contribué à créer les conditions gagnantes, on cessera de se casser la tête au su jet d’un hypothétique référendum qui, tel le bâton de Moïse, est censé nous ouvrir miraculeusement le chemin de l’avenir. En fait, c’est au-dedans de chaque citoyen libre que se trouve la solution. Ne conquiert sa liberté que celui qui est déjà libre en lui-même.

Pour un débat aux voix multiples

A l’exception des vedettes de la radio-poubelle, les journalistes, communicateurs et faiseurs d’opinion proviennent en général du même vivier culturel. Sur diverses questions ils ont tendance à refléter une pensée unique, par exemple face au principe de l’accommodement raisonnable ou à la revendication de la liberté religieuse à l’école. Ils créent d’autant plus aisément l’impression d’un consensus général que les opinions divergentes venant d’autres sources arrivent difficilement à s’exprimer. De là la surprise quand le vote populaire, qualifié de vote de protestation, contredit le discours quotidien des têtes d’affiche du monde des communications. « Nous nous sommes tous trompés », avoue, au lendemain du 26 mars, un journaliste hautement coté de la presse écrite et invité quasi quotidien de la radio et de la télévision. Les communicateurs se parlent entre eux, débattent entre eux, comparent leurs opinions et leurs prédictions, supputent ce que pense un peuple virtuel dont ils se sont fait une certaine image, laquelle est souvent loin de représenter le peuple réel.

Le problème de la concentration de la propriété dans les communications est sérieux. Mais l’est non moins celui d’un pouvoir d’expression monopolisé par une caste de communicateurs vivant plus ou moins en vase clos et distillant une pensée unique. On est sept millions, faut se parler. Tous les citoyens doivent pouvoir contribuer à la formation d’une opinion publique. C’est possible, à condition qu’aucune intelligentsia ne monopolise le droit de parole.

Dossiers en attente

Il est vrai qu’on ne peut aborder tous les dossiers au cours d’une campagne électorale. Il arrive qu’un accident de parcours oblige à débattre d’une question dérisoire et qu’on perde ainsi de vue des problèmes prioritaires. J’aurais aimé pour ma part que certains dossiers fassent l’objet de débats plus profonds. En voici quelques exemples.

Québec français. On s’inquiète de l’absence du français dans les lieux de travail, dans l’espace montréalais, dans l’enseignement universitaire, dans le processus d’intégration des nouveaux immigrants. Il eut été utile d’entendre ce que les candidats ont à dire sur ces questions qui concernent de près l’avenir de la société québécoise.

Les réformes en éducation. Nombreux sont les citoyens qui se méfient des nouvelles inventions pédagogiques. Parmi eux des éducateurs compétents et expérimentés qui y décèlent une bonne dose de fumisterie. Je souhaite que beaucoup de parlementaires, anciens ou nouveaux, se préoccupent de cette question, indéniablement prioritaire.

Liberté de choix. Le PLQ et le PQ se sont entendus pour supprimer l’article 41 de la Charte québécois des droits et libertés, qui proclamait le droit des parents d’exiger pour leurs enfants un enseignement religieux conforme à leurs convictions. En outre, le gouvernement libéral a imposé un cours dit de culture religieuse et interdit l’enseignement religieux proprement dit. Or des milliers de citoyens ont revendiqué le libre choix dans ce domaine. Il serait intéressant de savoir ce que les parlementaires élus le 26 mars pensent de la place de la liberté religieuse à l’école et du droit des parents et des étudiants au libre choix.

Le béton et la santé. On se prépare à investir à Montréal quelques milliards$ dans la construction de deux méga-hôpitaux universitaires Pourquoi deux mastodontes au lieu d’un seul ? Quel impact aura sur l’ensemble du budget de la santé cette ponction considérable effectuée dans les fonds publics ? Faut-il autant de coulage de béton pour améliorer la santé des citoyens ?

L’hippodrome du bonheur. A Québec, dans le voisinage d’une zone urbaine défavorisée, on cogite l’implantation d’une sorte de cité des jeux de hasard dont les activités risquent d’entraîner des séquelles sociales coûteuses, voire catastrophiques. On a bien peu abordé cette question au cours de la récente campagne électorale. Pourtant, elle comporte un enjeu éthique considérable. Il serait souhaitable que les parlementaires de la région de Québec rouvrent ce dossier. Ils démontreront ainsi qu’ils se préoccupent sérieusement d’écologie sociale.

Ce sont là quelques exemples d’enjeux qui méritent de faire l’objet d’une attention particulière, tantôt régionalement, tantôt à l’échelle du territoire québécois. De quoi meubler l’ordre du jour de nouveaux députés soucieux de servir le bien commun et en quête d’une cause à promouvoir.

Les absents

Il y a une proportion considérable de citoyens que les débats politiques ne semblent pas intéresser puisqu’ils ne se donnent même pas la peine de voter. On parle de quelque 30% d’abstentionnistes, un phénomène qui doit inquiéter. C’est une tristesse, quand on sait que des millions d’hommes et de femmes dans le monde rêvent en vain de pouvoir exercer le droit de choisir ceux qui les gouvernent. Un droit dont bénéficient les Québécois depuis 1791 et dont ils ont fait usage depuis ce temps aussi bien dans les référendums que lors des consultations électorales.

« Elections, piège à cons », disait Sartre. « Elections, sommation », répond Bernard-Henri Lévy ( LE POINT, 29 mars 2007), Celui-ci met en lumière le fait que plus les questions sont graves et secouent l’opinion publique, plus les citoyens ordinaires sont en mesure d’exercer une pression bénéfique sur les dépositaires de l’autorité et d’appliquer ce que Bernard Kouchner appelle « la loi du bon chantage démocratique » au bénéfice des grandes causes humanitaires. Un pouvoir dont disposent en fait les citoyens ordinaires eu égard à toute question qui affecte le bien commun. Ce qui implique que l’électeur a développé une conscience civique qui l’incite à aller au-delà d’intérêts individuels – ou corporatifs- dérisoires. Une telle condition préalable fait partie du défi démocratique.

 

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